TikTok, attention capturée et jeunesse épuisée : une lecture holistique de l’addiction aux réseaux sociaux
TikTok, attention capturée et jeunesse épuisée

Le soir, dans beaucoup de chambres d’adolescents, la lumière qui reste allumée n’est plus celle de la lampe de chevet, mais celle d’un écran tenu à quelques centimètres du visage. On promet de “regarder juste deux ou trois vidéos pour se détendre”, puis on se retrouve, sans trop savoir comment, une heure plus tard, le pouce encore en train de scroller le fil TikTok. Le lendemain matin, le réveil sonne trop tôt, le corps est lourd, la tête pleine d’images et de sons. On se dit qu’on fera mieux ce soir… et la scène se répète, presque à l’identique.
Pour beaucoup de jeunes, TikTok est devenu à la fois un refuge, un terrain de jeu, un lieu d’information, un miroir où l’on mesure sa valeur à la quantité de vues, de likes, de commentaires. On y rit, on y apprend, on y découvre des mondes, mais on y perd aussi des heures de sommeil, de concentration, de présence à soi. Des parents parlent de “dépendance”, des enseignants évoquent une attention “éparpillée”, des adolescents eux-mêmes disent ne plus savoir “quoi faire d’eux-mêmes” sans l’application, avec parfois une vraie angoisse au moment de couper.
Depuis quelque temps, ce qui se jouait surtout dans l’intimité des foyers est sorti sur la scène publique. En France, une commission d’enquête parlementaire s’est penchée sur les effets psychologiques de TikTok chez les mineurs, des ONG ont documenté la manière dont certains contenus alimentent la détresse, des familles ont porté plainte après des drames où le rôle des algorithmes est interrogé. Les réseaux sociaux ne sont plus seulement une affaire de “jeunes qui sont tout le temps sur leur téléphone”, mais un enjeu de santé mentale, d’éducation et de régulation.
Dans ce paysage, ma pratique de psychologue et de psychanalyste m’amène à rencontrer des adolescents et des jeunes adultes pour qui TikTok n’est pas un simple loisir de plus, mais un véritable environnement psychique. Le scroll nocturne, les vidéos à la chaîne, la peur de rater quelque chose, la difficulté à décrocher ne sont jamais des “problèmes techniques” isolés : ils disent quelque chose d’un corps, d’émotions, de liens, de pensées et de quête de sens. C’est à partir de cette expérience clinique, et en m’appuyant sur la Théorie Holistique de l’Épanouissement (T.H.E.) et ses six étages, que je propose dans cet article de comprendre ce que TikTok fait à l’attention des jeunes, comment une utilisation peut glisser vers l’addiction, et comment il est possible, progressivement, de reprendre la main sur son temps, son regard et son désir.
1 2025 : tiktok devient un objet de santé publique
2.1 de l’appli “fun” à la commission d’enquête parlementaire
En quelques années, TikTok est passé du statut d’application “rigolote pour les ados” à celui d’objet politique à part entière. En France, ce basculement s’est matérialisé en mars 2025, lorsque l’Assemblée nationale a voté la création d’une commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs.(Le Monde.fr) Le mandat est explicite : comprendre comment l’application affecte la santé mentale des jeunes, et identifier les leviers juridiques pour mieux les protéger. Autrement dit, TikTok n’est plus seulement une question de “goût” ou de “pratiques numériques”, mais un sujet de santé publique.
Pendant plusieurs mois, cette commission auditionne des psychiatres, des psychologues, des enseignants, des influenceurs, des familles endeuillées, ainsi que des représentants de la plateforme. Elle lance aussi une grande consultation publique, qui recueille plus de 30 000 réponses, dont près de 19 000 lycéens.(Vie Publique) Les jeunes y décrivent les effets très concrets de l’application sur leur sommeil, leur attention, leur humeur, leur image du corps, leurs idées noires parfois. Les rapporteurs parlent d’“effets délétères” sur une jeunesse déjà fragilisée par d’autres crises successives.(Vie Publique)
Dans ce contexte, la question n’est plus seulement : “les adolescents sont-ils trop sur leur téléphone ?”, mais : “que fait un dispositif comme TikTok au développement psychique, à la vulnérabilité, à la construction du sujet ?”. Quand 58 % des 12–17 ans consultent les réseaux sociaux tous les jours ou plusieurs fois par jour,(Vie Publique) et que 93 % des collégiens, 96 % des lycéens sont connectés, il ne s’agit plus d’un comportement marginal, mais d’un environnement quasi permanent. Pour un clinicien, cela change l’arrière-plan des histoires qu’il reçoit en séance : TikTok n’est pas “un détail” à la marge, il devient souvent une scène centrale où se jouent le regard des autres, le sentiment de valeur, la honte, la comparaison sans fin.
L’enjeu politique apparaît alors clairement : comment réguler une plateforme dont le modèle économique repose précisément sur la captation de l’attention des plus jeunes ? Les auditions publiques montrent le décalage entre le discours rassurant de la plateforme, qui insiste sur ses “outils de contrôle parental” et ses “fonctionnalités bien-être”, et les témoignages de terrain qui évoquent fatigue, emprise, contenus choquants, difficultés à décrocher.(Vie Publique) C’est dans cet interstice, entre le récit officiel et la réalité vécue, que le travail clinique vient se loger.
2.2 rapports d’ong, justice et organisations internationales : un même signal d’alerte
Parallèlement à ce travail parlementaire, plusieurs ONG et instances internationales tirent la sonnette d’alarme. En octobre 2025, Amnesty International publie un rapport montrant que le fil “Pour toi” de TikTok entraîne des adolescents vulnérables dans un cercle vicieux de contenus dépressifs, d’automutilation et de suicide.(Amnesty International) En créant de faux profils d’ados français et en observant ce que l’algorithme leur propose, l’ONG met en évidence une “spirale” morbide : plus l’utilisateur manifeste un intérêt pour des contenus liés à la souffrance psychique, plus la plateforme lui en propose, intensifiant ainsi son mal-être plutôt que de l’apaiser.(Amnesty International)
En France, plusieurs familles ayant perdu un enfant après une exposition massive à ce type de contenus portent plainte. Une enquête pénale est ouverte pour examiner la mise en avant supposée de contenus poussant au suicide,(Business & Human Rights Resource Centre) et le président de la commission d’enquête parle publiquement de “piège algorithmique” et de “mise en danger de la vie des mineurs”.(Anadolu Ajansı) Des avocats se spécialisent dans ces dossiers, des collectifs de parents se constituent pour dénoncer une “marmite de morbidité” dans laquelle les jeunes tombent parfois en quelques heures.(Le Monde.fr) Ce vocabulaire, très fort, témoigne d’une prise de conscience : ce n’est plus seulement l’usage individuel qui est en cause, mais la structure même du dispositif.
Du côté des organisations internationales, les chiffres confirment cette inquiétude. L’OMS Europe montre qu’entre 2018 et 2022, la proportion d’adolescents présentant une utilisation problématique des réseaux sociaux est passée de 7 % à 11 %.(Organisation mondiale de la santé) Autrement dit, ce n’est pas seulement le temps d’écran qui augmente, mais une forme de perte de contrôle associée à une détresse réelle : troubles du sommeil, anxiété, symptômes dépressifs. Des études complémentaires estiment qu’environ un adolescent européen sur dix présente une relation aux réseaux qui ressemble à une addiction, avec un impact significatif sur sa santé mentale.(Addict Aide – Le village des addictions)
Pour un psychologue, un psychanalyste, ces données ne sont pas de simples “statistiques alarmantes”. Elles dessinent le décor dans lequel arrivent les jeunes au cabinet : des nuits passées à scroller, des journées rythmées par les notifications, des émotions façonnées par les tendances du moment, des imaginaires marqués par des contenus extrêmes. Comprendre TikTok comme objet de santé publique, c’est donc accepter de le prendre au sérieux dans la clinique elle-même : non pas comme un ennemi abstrait, mais comme un nouveau lieu où se jouent l’angoisse, la jouissance, la honte, le désir de lien – et où il va falloir, ensemble, apprendre à remettre du sujet là où l’algorithme voudrait seulement des temps de visionnage.
3 usage intensif ou addiction ? quand le fil “pour toi” prend toute la place
3.1 vivre avec son téléphone n’est pas forcément être “addict”
En 2025, la plupart des adolescents et des jeunes adultes vivent avec leur téléphone à portée de main. Ils regardent des vidéos dans les transports, en sortant du lycée, en salle d’attente, avant de dormir. Beaucoup passent plusieurs heures par jour sur les réseaux sans pour autant être “addicts” au sens clinique. C’est important de le rappeler, pour ne pas pathologiser d’emblée des usages qui sont aussi des manières de s’informer, de se divertir, de rester en lien avec les autres. Une partie de ce temps passé sur TikTok est du côté du jeu, de la curiosité, du rire partagé, des références communes qui cimentent un groupe.
On peut parler d’usage intensif quand TikTok est très présent dans la journée, mais que la personne garde encore une certaine liberté : elle peut couper volontairement sans être submergée d’angoisse, consacrer du temps à d’autres activités, suivre un cours, lire un livre, faire du sport ou voir des amis sans sentir l’appel irrépressible du fil “pour toi”. Elle peut avoir des soirées sans téléphone, des week-ends où l’appli existe en arrière-plan sans structurer toute son attention. Il peut y avoir des excès ponctuels, des soirées où l’on “abuse”, mais cela reste épisodique, avec une capacité réelle à revenir à un équilibre.
3.2 quand l’usage glisse vers l’emprise
On commence à parler d’usage problématique, voire de forme d’addiction, quand le rapport à TikTok prend une autre couleur. Le premier signe, ce n’est pas seulement le nombre d’heures passées sur l’appli, mais la perte de contrôle ressentie par la personne elle-même. Beaucoup de jeunes le disent très simplement : “Je n’arrive plus à m’arrêter”, “Je ne vois plus le temps passer”, “Je me déteste après, mais sur le moment je ne peux pas décrocher.” Le fil “pour toi” ne vient plus seulement combler les temps morts, il envahit les moments qui, auparavant, étaient consacrés au travail, au sommeil, aux relations, à la rêverie.
D’autres indicateurs apparaissent alors. Le sommeil se dégrade, les devoirs sont remis à plus tard ou bâclés, les retards s’accumulent, les activités qui faisaient plaisir sont abandonnées faute “d’envie” ou “d’énergie”. Quand les parents ou les proches proposent de limiter ou de couper, la détresse est très forte : crises, angoisse, agressivité, parfois même pensées très noires (“sans ça, ma vie ne sert à rien”). TikTok devient le principal moyen de gérer les émotions difficiles : dès qu’il y a de la tristesse, de la colère, de l’ennui, de l’angoisse, le réflexe est d’ouvrir l’appli. L’écran prend la place d’un pansement psychique permanent.
Dans ces situations, le rapport à soi se fragilise. L’adolescent ou le jeune adulte commence à se vivre comme quelqu’un “sans volonté”, “incapable de se gérer”, ce qui renforce encore la honte et la culpabilité. C’est rarement “juste une question de discipline”. Derrière ce glissement, il y a presque toujours d’autres souffrances : solitude, sentiment de ne pas être à la hauteur, difficultés familiales, questions identitaires, troubles anxieux ou dépressifs. TikTok vient alors fonctionner comme une auto-médication émotionnelle qui soulage sur le moment, mais qui, à long terme, épuise le corps, disperse l’esprit et isole du réel.
3.3 pourquoi tiktok accroche plus fort que d’autres applications
Toutes les applications ne captent pas l’attention de la même manière. TikTok réunit plusieurs ingrédients qui rendent le détachement particulièrement difficile, surtout à l’adolescence. Les vidéos sont courtes, rythmées, montées pour provoquer très vite une réaction émotionnelle : rire, surprise, indignation, dégoût, excitation. Le scroll est infini : il n’y a pas vraiment de “fin” naturelle, pas de page à tourner, pas de générique qui signale que l’épisode est terminé. Le geste du pouce qui balaie l’écran devient presque automatique, comme une petite compulsion incorporée.
L’algorithme, de son côté, apprend très vite ce qui retient l’attention. Quelques secondes de plus sur un type de vidéo suffisent à orienter le fil “pour toi” vers ce contenu, en une boucle qui donne l’impression étrange d’être “compris” par l’appli. Pour un adolescent en recherche de repères, ce flux personnalisé peut être vécu comme une forme de reconnaissance : “ce truc me parle, c’est pour moi”. Mais cette personnalisation a un revers : si quelqu’un traverse une période de mal-être, d’obsession autour de son image corporelle, de préoccupations sombres, le fil va tendre à renforcer cette couleur au lieu de l’apaiser.
Du point de vue psychique, TikTok fonctionne un peu comme un miroir qui ne renvoie pas seulement l’image de soi, mais l’image de ses affects. Il offre une succession d’objets visuels et sonores sur lesquels projeter sa tristesse, sa colère, son ennui, sans avoir à mettre des mots. La “boule au ventre” se transforme en scroll. L’angoisse d’être seul se transforme en flux de visages, de voix, de musiques. C’est à la fois fascinant et très coûteux : à force de déléguer à l’algorithme la tâche de nous distraire de nous-mêmes, on finit par perdre de vue ce qui se joue, en profondeur, dans le corps, dans le cœur, dans les liens. C’est là que la question de l’addiction se pose vraiment : non pas seulement “combien de temps tu passes dessus ?”, mais “qu’est-ce que tu n’arrives plus à sentir, penser, vivre, quand tu n’as plus TikTok sous la main ?”.
4 tiktok comme nouveau miroir du regard des autres
4.1 le fil “pour toi” comme grand autre numérique
Ce que beaucoup de jeunes décrivent, quand ils parlent de TikTok, ce n’est pas seulement une succession de vidéos, mais cette impression étrange que “l’application sait ce que j’aime”. Le fil “pour toi” ne se présente pas comme un simple catalogue neutre : il donne le sentiment d’une adresse. Les contenus semblent tomber “juste au bon moment”, comme si quelqu’un, quelque part, avait compris l’humeur du jour, les préoccupations du moment, les peurs inavouées. C’est là que TikTok prend, psychiquement, la place d’un grand Autre numérique : une sorte de présence abstraite qui regarde, enregistre et renvoie ce que l’on est censé désirer.
Du point de vue psychanalytique, ce n’est pas anodin. L’adolescence est justement ce temps où l’on cherche dans le regard des autres un indice de qui l’on est, de ce que l’on vaut, de ce que l’on peut devenir. Traditionnellement, ce regard venait surtout des parents, des pairs, des enseignants. Avec TikTok, un nouvel “autre” entre en scène : l’algorithme. Il ne parle pas, mais il montre. Il ne dit pas “tu es ceci” ou “tu es cela”, mais il tisse un environnement symbolique qui oriente silencieusement la question “qui suis-je ?”. Si l’on clique sur des vidéos de corps musclés, le fil se remplit de performances physiques ; si l’on regarde des contenus tristes, le fil va intensifier cette tonalité. C’est un miroir qui n’est jamais neutre, parce qu’il renforce ce qu’il capte.
Pour certains jeunes, ce fil “pour toi” devient plus cohérent, plus continu que le monde réel. Là où les relations humaines sont faites de malentendus, d’absences, de moments ratés, l’algorithme, lui, “répond” toujours. Il ne se fâche pas, il ne se vexe pas, il ne disparaît pas. Il donne ainsi l’illusion d’un Autre fiable, toujours présent, toujours accordé. Mais cette fiabilité a un prix : elle se paye d’une réduction de la complexité du sujet à des traces d’usage, à des “préférences” calculées. Ce n’est pas la rencontre avec un regard humain, c’est l’ajustement permanent d’un flux à des comportements observés.
4.2 répétition, jouissance et perte de soi dans le scroll
Quand un adolescent dit “je n’arrive pas à arrêter de scroller”, il parle d’une expérience très particulière : ce moment où l’on sent que l’on pourrait s’arrêter, que ce serait raisonnable, et où pourtant quelque chose pousse à “encore une”. Encore une vidéo, encore un son, encore un visage. Il y a là une dimension de jouissance au sens psychanalytique : un plaisir qui n’est plus vraiment agréable, mais dont on ne se détache pas. On sait que l’on va être fatigué, que l’on va le regretter, et malgré tout, le pouce continue son mouvement.
Cette répétition n’est pas seulement le fruit d’un “manque de volonté”. Elle signale que, pour le sujet, quelque chose se joue dans le scroll lui-même : anesthésier l’angoisse, remplir un vide interne, repousser le moment de se retrouver seul avec ses pensées. Chaque vidéo promet implicitement de faire oublier la précédente, d’apporter enfin “celle qui va faire du bien”. De la même manière qu’un rêve en appelle un autre, la vidéo en appelle une autre, dans une succession qui finit par remplacer toute autre activité psychique. L’imaginaire est occupé, saturé, mais peu à peu, le sujet s’y perd.
Dans certains cas, TikTok devient ainsi le lieu d’une répétition de scénarios internes. Un jeune en insécurité relationnelle va, sans le chercher consciemment, se retrouver abreuvé de contenus sur l’abandon, la trahison, les relations toxiques. Un jeune aux prises avec des questions d’identité de genre ou d’orientation sexuelle verra son fil se structurer autour de témoignages, de débats, de récits qui résonnent avec ses propres questionnements. Cela peut être soutenant, ouvrir des perspectives. Mais cela peut aussi enfermer dans un tunnel où l’on ne voit plus le reste du monde, comme si l’on n’était plus que ce problème-là, cette étiquette-là, ce symptôme-là.
4.3 fomo, invisibilité et surmoi numérique
L’autre face de cette jouissance, c’est l’angoisse qui surgit quand on coupe. Beaucoup de jeunes décrivent une peur de “manquer quelque chose” : une tendance, une blague, une information importante, un drame. Derrière la fameuse “FOMO” (fear of missing out), il y a plus que la crainte de rater un contenu : il y a la peur de disparaître du radar du groupe. Ne pas être à jour, ne pas connaître le dernier son, ne pas avoir vu la dernière vidéo virale, c’est risquer d’être à côté, de ne pas comprendre les références, de rater le moment où l’on se moque de quelqu’un, où l’on commente quelque chose ensemble.
Ce climat nourrit ce que l’on pourrait appeler un surmoi numérique. Ce n’est plus seulement la voix interne qui dit “sois sage”, “travaille”, “sois gentil”. C’est une voix plus diffuse qui intime : “sois visible”, “reste dans le flux”, “ne te déconnecte pas trop longtemps”, “reste informé, amusant, réactif”. Ne pas répondre à cette injonction, c’est risquer de devenir transparent. Y répondre en permanence, c’est vivre sous la pression incessante de devoir exister via l’écran. Beaucoup de jeunes oscillent entre ces deux pôles : l’épuisement d’être tout le temps “en ligne”, et la peur de n’être plus personne s’ils se retirent.
Psychiquement, ce surmoi numérique est redoutable parce qu’il se présente comme une évidence : “tout le monde est dessus”, “tout le monde fait ça”. Il se confond avec le fonctionnement du groupe. Là où, autrefois, l’ado pouvait trouver un peu d’air en changeant de lieu, en quittant le collège pour rentrer chez lui, aujourd’hui le groupe tient dans sa poche. Les moqueries, les tendances, les injonctions suivent, de la cour à la chambre. C’est précisément pour cela que la question de TikTok ne peut pas être traitée seulement comme un problème de temps d’écran à réduire. Elle touche au cœur du lien social et du rapport au regard de l’autre.
C’est aussi pour cela qu’un travail psychique, qu’il soit psychanalytique ou soutenu par une approche comme la Théorie Holistique de l’Épanouissement, est précieux : il permet de remettre un peu de jeu là où tout semble déjà écrit par le flux. Reposer la question : “qu’est-ce qui, dans ce scroll, vient répondre à une angoisse plus ancienne ? quelle place je cherche dans ce regard anonyme ? qu’est-ce qui, en moi, a peur de disparaître si je me déconnecte ?”. Autant de questions qui rouvrent la possibilité d’un sujet derrière l’utilisateur, d’un désir derrière le geste automatique du pouce.
6 ce que tiktok fait aux familles, à l’école et aux lieux éducatifs
Quand un adolescent est pris dans le flux de TikTok, ce n’est jamais “son” problème à lui tout seul. L’appli s’invite dans la chambre, mais aussi dans le salon, à table, dans la voiture, dans la cour de récréation, en salle de classe. Elle reconfigure les relations familiales, bouleverse les repères éducatifs, met en tension les institutions qui entourent les jeunes. Comprendre l’addiction aux réseaux sociaux, c’est donc aussi regarder ce que le numérique fait au climat des familles et des écoles.
Dans beaucoup de foyers, la vie quotidienne est ponctuée par ce que les parents décrivent comme une “guerre des écrans”. Les discussions tournent en boucle autour des mêmes scènes : négocier l’heure à laquelle on coupe, demander pour la dixième fois de poser le téléphone à table, menacer de confisquer l’appareil, finir la soirée dans les cris et les larmes. Les parents oscillent entre inquiétude (“je le vois s’éteindre à petit feu”), colère (“il ne respecte plus aucune règle”) et culpabilité (“on n’aurait pas dû lui acheter ce téléphone si tôt”, “on aurait dû mieux encadrer”). L’adolescent, lui, se sent à la fois surveillé, incompris et honteux de ne pas réussir à faire ce qu’il promet. L’écran devient un objet chargé, autour duquel se cristallise tout ce qui ne se dit pas sur les peurs, les fragilités, les impasses de chacun.
Dans ce contexte, poser un cadre n’est pas simple. Certains parents tentent des coupures brutales, des interdictions totales, qui peuvent temporairement réduire le temps d’écran mais laissent souvent les tensions intactes. D’autres renoncent, épuisés, en se disant qu’“on ne peut pas lutter contre son époque”. Entre les deux, il existe pourtant une voie, plus lente mais plus féconde : travailler ensemble les règles, en les reliant à des besoins concrets. Non pas seulement “parce que je suis le parent et que j’ai décidé”, mais parce que le corps a besoin de sommeil, la tête a besoin de moments sans stimulation, la famille a besoin de quelques espaces sans écran pour se rencontrer autrement. Quand ce sens-là est posé, le conflit ne disparaît pas, mais il peut s’articuler à autre chose qu’à une simple lutte de pouvoir.
À l’école aussi, TikTok met en lumière des contradictions. Les établissements sont encouragés à “intégrer le numérique” dans les apprentissages, à utiliser des plateformes en ligne pour les devoirs, les manuels, la communication avec les familles. Dans le même temps, les enseignants constatent une attention de plus en plus fragmentée, des élèves fatigués, des difficultés croissantes à se concentrer sur une tâche longue. Il devient difficile de demander à un adolescent d’écouter quarante-cinq minutes sans interruption quand, partout ailleurs, son environnement a été configuré pour proposer des stimuli courts, rapides et personnalisés.
Les adultes de l’école se retrouvent eux aussi pris dans une ambivalence : d’un côté, ils doivent préparer les jeunes à évoluer dans un monde numérique, de l’autre, ils sont témoins des effets délétères de certains usages. Certains établissements expérimentent des dispositifs de “déconnexion” dans l’enceinte scolaire, d’autres ouvrent des espaces de parole sur les réseaux sociaux, d’autres encore se contentent d’interdire les téléphones en espérant que cela suffira. Là encore, la question n’est pas seulement technique. Elle touche à ce que l’école veut être : un lieu où l’on fait l’expérience d’une autre temporalité, où l’on apprend à supporter l’ennui, à construire une pensée, à se disputer et à débattre sans écran interposé.
Autour de la famille et de l’école, d’autres lieux éducatifs cherchent leur place : associations sportives, structures de jeunesse, maisons de quartier, espaces culturels. Beaucoup accueillent des adolescents qui arrivent téléphone à la main, le regard régulièrement aspiré par une notification. Certains professionnels se sentent démunis, d’autres tentent d’intégrer les réseaux dans leurs activités, en filmant des projets, en créant des comptes collectifs. Ce qui est en jeu, c’est la possibilité d’offrir des “espaces transitionnels”, au sens winnicottien : des lieux où l’on puisse jouer, créer, se risquer à être soi, sans être immédiatement capturé par le regard anonyme de l’algorithme.
Dans ces espaces, l’enjeu n’est pas de bannir toute référence à TikTok, mais de permettre aux jeunes d’expérimenter une autre qualité d’attention et de présence. Sentir ce que cela fait d’être dans son corps en mouvement, dans une relation en face à face, dans un projet qui se construit sur plusieurs semaines. Constater, parfois avec étonnement, que l’on peut se sentir vivant sans être filmé, que l’on peut exister dans le regard d’un petit groupe sans attendre le verdict de milliers de vues. Pour certains adolescents, ces expériences sont les premiers endroits où ils découvrent qu’ils ne sont pas que des “utilisateurs”, mais aussi des sujets capables de transformer leur environnement, d’inventer des formes nouvelles de lien.
Si l’on regarde tout cela avec la grille de la T.H.E., on voit que les familles, les écoles, les lieux éducatifs sont des endroits où l’on peut agir sur plusieurs étages à la fois : restaurer un peu de sécurité physique (sommeil, rythmes), accueillir les émotions liées aux conflits autour des écrans, clarifier les pensées et les croyances sur ce que “tout le monde fait”, consolider des liens hors ligne, questionner les normes culturelles qui pèsent sur les jeunes, rouvrir la question du sens de ce qu’ils vivent. C’est dans ce tissu collectif, et pas seulement dans une relation individuelle entre un jeune et son téléphone, que peut se jouer une véritable prévention de l’addiction à TikTok.
6 sortir de l’addiction : au-delà du “temps d’écran”, un chemin étage par étage
Quand on parle d’addiction à TikTok, la première réaction consiste souvent à compter : nombre d’heures, de vidéos, de jours d’usage. On propose alors des solutions à l’image du problème tel qu’on l’a posé : réduire, limiter, contrôler. Or, si l’on reprend ce que nous avons vu avec Noah et avec la T.H.E., le cœur de la difficulté n’est pas seulement quantitatif. TikTok vient occuper, à lui seul, tous les étages de l’existence : le corps, les émotions, la pensée, les liens, le rapport à la culture et au sens. Sortir de l’addiction, ce n’est donc pas simplement “baisser la jauge”, c’est retrouver d’autres manières de répondre à ces besoins-là.
Un premier mouvement peut effectivement passer par des limites concrètes. Décider que le téléphone reste hors de la chambre la nuit, que l’appli n’est pas ouverte pendant les repas, que certaines plages horaires sont sans écran. Mais ces règles, si elles ne sont que techniques, se heurtent vite à la réalité de l’emprise. Un adolescent qui n’a, par ailleurs, aucun espace pour déposer sa tristesse, sa colère, son ennui, vivra ces limites comme une privation insupportable. À l’inverse, quand il comprend que ces décisions visent à protéger son corps, son sommeil, sa capacité à penser, elles prennent une autre signification : il s’agit moins de le punir que de l’aider à se retrouver.
La T.H.E. propose ici un fil conducteur. À l’étage physique, on cherche à restaurer des rythmes qui tiennent : heures de coucher et de lever, moments où le téléphone est posé loin du lit, gestes simples de soin du corps qui redonnent un peu d’énergie. À l’étage émotionnel, on ouvre un espace pour ce que TikTok anesthésiait : pouvoir dire ce qui fait mal, ce qui met en colère, ce qui fait honte, sans que la réponse immédiate soit “prends ton téléphone, ça va te changer les idées”. À l’étage mental, on travaille sur les pensées automatiques qui enferment : “je n’ai pas de volonté”, “je suis foutu”, “sans TikTok je n’ai rien”. On les met en mots, on les questionne, on les nuance.
Sur le plan relationnel, le sevrage de l’appli n’a de sens que s’il s’accompagne de la réouverture de liens vivants. Un adolescent qui supprime TikTok mais reste seul dans sa chambre, sans rencontre, sans projet, risque de déplacer l’addiction plutôt que de la transformer. L’accompagnement vise alors à repérer, avec lui et avec la famille, où peuvent se recréer des attaches : un sport qui lui convenait, une activité artistique, une présence adulte fiable, un groupe où il peut exister autrement que comme “celui qui passe sa vie sur son téléphone”. Ce sont ces petites îlots de lien qui viennent remplacer, peu à peu, le lien illusoire au flux.
À l’étage culturel, il s’agit de déconstruire, ensemble, les normes implicites qui pèsent sur les jeunes : l’idée qu’il faudrait être en permanence visible, drôle, informé, productif, sous peine de disparaître. On peut parler des algorithmes, des modèles de réussite mis en avant, du marché de l’attention, pour que l’adolescent cesse de se sentir seul responsable d’un système qui, en réalité, est conçu pour capter son regard. Comprendre n’annule pas l’addiction, mais cela l’inscrit dans un contexte où le sujet peut à nouveau se positionner, dire oui ou non, au lieu de subir.
Enfin, à l’étage du sens, le travail consiste à rouvrir la question du désir. Si l’on enlève TikTok, que reste-t-il ? Pour certains jeunes, la réponse est d’abord : “rien”. C’est précisément là que l’accompagnement clinique prend toute sa place : aider à repérer ce qui, en eux, a encore un peu de goût, même si c’est minuscule. Un instrument abandonné, une envie de dessiner, un intérêt pour les animaux, pour la mécanique, pour les histoires. Ces petites traces de désir sont précieuses : en les prenant au sérieux, en les soutenant, on reconstitue une vie psychique qui ne dépend plus entièrement de l’algorithme.
Dans ce chemin, la psychanalyse et plus largement les thérapies de la parole offrent quelque chose que TikTok ne pourra jamais proposer : un espace où l’on n’est pas réduit à un profil d’usage, où le temps n’est pas découpé en séquences de quelques secondes, où le silence a autant sa place que la parole. Un lieu où la répétition (“je scrolle tous les soirs”) peut être entendue comme le symptôme de quelque chose de plus profond, et non comme un simple “mauvais comportement” à corriger. Un lieu, surtout, où l’adolescent ou le jeune adulte peut éprouver qu’il existe pour quelqu’un en dehors des vues, des likes et des commentaires.
Sortir d’une addiction à TikTok, ce n’est donc pas seulement se battre contre une application. C’est reconstruire, pas à pas, un rapport plus habité à son propre corps, à ses émotions, à ses pensées, à ses liens, à la culture qui l’entoure et au sens de sa vie. Les écrans et les réseaux peuvent alors retrouver une place : non plus celle d’un refuge total, mais celle d’un outil parmi d’autres, que l’on peut choisir d’ouvrir ou de fermer, parce que l’on a retrouvé, en soi et autour de soi, d’autres manières d’être présent au monde.
7 conclusion : redonner une place au sujet dans un monde d’écrans
Quand on parle de TikTok et des réseaux sociaux, on peut facilement se perdre entre deux discours qui se font la guerre. D’un côté, ceux qui accusent ces applications de “détruire le cerveau des jeunes”, de les rendre dépendants, passifs, dépressifs. De l’autre, ceux qui y voient simplement un nouvel outil, un espace de création, de sociabilité, d’expression, en expliquant que “toutes les générations ont eu leurs écrans”. Entre ces deux positions, il y a la réalité des adolescents et des jeunes adultes que l’on rencontre en clinique : des corps fatigués, des nuits hachées, une attention éparpillée, des émotions anesthésiées par le flux, mais aussi un imaginaire nourri de vidéos, de musiques, de références partagées, et parfois de vraies ressources trouvées en ligne.
TikTok, en tant que dispositif, n’est ni le diable ni un simple jouet. C’est un environnement psychique à part entière, un lieu où se rejouent des questions très anciennes : le regard de l’autre, le désir d’appartenance, la peur d’être exclu, la honte d’être différent, la jouissance à répéter ce qui fait mal. La nouveauté tient à l’intensité et à la continuité de cet environnement : le groupe ne reste plus dans la cour de récréation ou dans la classe, il tient dans la poche, il suit partout, il s’invite dans le lit. Là où l’adolescent pouvait autrefois s’extraire, au moins quelques heures, du regard des autres, il est désormais exposé à un flux qui ne coupe jamais vraiment.
Dans ce contexte, compter les heures de TikTok ne suffit pas. Bien sûr, le temps a son importance, notamment parce qu’il empiète sur le sommeil, le travail scolaire, les relations. Mais ce qui compte, c’est surtout ce que l’application vient occuper : la place du réconfort, de la distraction, du lien, de la reconnaissance, du sens. Tant que l’on ne regarde pas ces dimensions-là, on reste au niveau du symptôme sans toucher au noyau. On menace, on confisque, on installe des applications de contrôle, et tout le monde s’épuise – parents, professionnels, jeunes eux-mêmes – sans que quelque chose se transforme en profondeur.
La psychanalyse permet de prendre la mesure de ce que TikTok vient toucher : l’angoisse, la honte, la jouissance de la répétition, la question du désir. La Théorie Holistique de l’Épanouissement ajoute un autre éclairage : celui des six étages. Elle nous rappelle qu’aucune “addiction” ne se comprend si l’on ne regarde pas le corps (sommeil, rythme, fatigue), les émotions (tristesse, colère, culpabilité), les pensées (croyances sur soi, sur les autres, sur l’avenir), les liens (famille, amis, groupe), les normes culturelles (ce que “tout le monde fait”, ce qu’il “faut être”) et la question du sens (à quoi bon tout cela ?). Quand TikTok devient central, c’est souvent que plusieurs de ces étages sont déjà fragilisés ; l’appli vient alors comme un bandage global, efficace à court terme, coûteux à long terme.
Sortir de l’addiction n’est pas un geste héroïque où l’on supprimerait l’application du jour au lendemain pour devenir soudain “libre”. C’est un processus, fait de petits déplacements et de grandes résistances, où l’enjeu est moins de “tenir sans TikTok” que de se retrouver avec soi-même. Restaurer un peu de sommeil, accepter de sentir ce qui remonte quand on ne scrolle pas, pouvoir dire à quelqu’un “je n’arrive pas à arrêter” sans être jugé, retrouver un espace où l’on existe autrement que comme consommateur de vidéos : tout cela fait partie du chemin. Ce sont souvent des choses minuscules, presque invisibles, qui marquent pourtant un tournant : une soirée passée à faire autre chose, un après-midi sans téléphone, une activité qui redonne un peu de plaisir hors écran.
Pour les parents, les enseignants, les éducateurs, il s’agit d’accepter une double tâche. D’un côté, poser un cadre, clairement, sans se laisser intimider par l’argument “tout le monde fait pareil” : non, un adolescent n’a pas besoin de son téléphone allumé toute la nuit, et oui, c’est la responsabilité des adultes de le protéger quand ses propres capacités de régulation sont débordées. De l’autre, ne pas réduire le jeune à “son problème d’écrans”, mais entendre ce que cette dépendance raconte de sa solitude, de ses peurs, de ses colères, de ses désirs bloqués. Le conflit autour de TikTok peut alors devenir une porte d’entrée vers autre chose qu’une simple lutte d’autorité.
Pour les jeunes eux-mêmes, l’enjeu est de découvrir qu’ils ne sont pas seulement des “utilisateurs” pris dans un système plus vaste qu’eux. Ils ont aussi, en eux, des ressources, des envies, des capacités de création et de lien que l’algorithme ne connaît pas. L’accompagnement – qu’il soit thérapeutique, éducatif ou militant – peut les aider à faire ce pas de côté : comprendre comment le flux fonctionne, reconnaître ce qu’il vient anesthésier, expérimenter d’autres façons de se sentir vivant. Non pas pour se couper du monde numérique, mais pour cesser d’y être engloutis.
Au fond, la question que TikTok nous renvoie collectivement est simple et vertigineuse : quel type d’attention voulons-nous offrir à nos enfants et à nos adolescents ? Une attention marchandisée, optimisée, capturée par des plateformes dont l’objectif est de garder le regard accroché le plus longtemps possible ? Ou une attention humaine, imparfaite, parfois maladroite, mais capable d’écouter, de se laisser toucher, de dire non, de poser un cadre, de penser avec eux ce qui leur arrive ? C’est dans cette seconde forme d’attention que la clinique, la psychanalyse et la T.H.E. trouvent leur place : non pour diaboliser les écrans, mais pour redonner, derrière chaque “utilisateur”, la place d’un sujet qui cherche, malgré tout, à vivre et à désirer dans un monde saturé de flux.