Cyberharcèlement, corps adolescent et honte numérique
Cyberharcèlement, corps adolescent et honte numérique

En 2025, en France, plus d’un enfant ou adolescent sur trois déclare avoir subi du harcèlement ou du cyberharcèlement. Pour beaucoup d’entre eux, le réveil ne commence plus par la sonnerie du réveil, mais par le geste devenu réflexe d’attraper le téléphone : vérifier si la photo humiliant·e d’hier soir est toujours là, si la vidéo a encore gagné des vues, si de nouveaux commentaires se sont ajoutés pendant la nuit. À l’adolescence, l’angoisse de “ce que les autres ont vu de moi” ne se joue plus seulement dans la cour de récréation ou les couloirs du collège, mais dans un espace numérique où l’image peut circuler, se déformer, se répéter, sans limite claire ni temporalité d’oubli.
Dans le même temps, l’État multiplie les signaux d’alerte et les dispositifs : journée nationale de lutte contre le harcèlement, campagnes sur le cyberharcèlement, renforcement des outils de signalement. La France est allée jusqu’à obtenir le retrait de certains contenus emblématiques, comme le hashtag #SkinnyTok sur TikTok, en raison de leur impact délétère sur l’image corporelle des jeunes filles. Et c’est dans ce contexte que la santé mentale a été proclamée Grande Cause nationale 2025 : on parle enfin publiquement d’anxiété, de tentatives de suicide, de dépression chez les adolescents, tout en les laissant évoluer dans des environnements numériques qui exacerbent la comparaison, l’exposition et la mise en scène du corps.
Ce paradoxe est au cœur de ce qui se joue aujourd’hui : d’un côté une société qui affirme vouloir protéger les jeunes, de l’autre des plateformes dont le fonctionnement même repose sur la visibilité, le commentaire, la viralité. Pour un adolescent, être pris pour cible ne signifie plus seulement “être la risée de la classe” pendant quelques jours ; cela peut devenir “être réduit à une image”, un extrait vidéo, un surnom qui circule bien au-delà de ceux qu’il connaît. La honte, affect central de l’adolescence, quitte le registre de l’intime pour devenir potentiellement publique, partageable et archivable. À l’ère des captures d’écran, il ne s’agit plus seulement d’avoir honte devant quelques pairs, mais de craindre que cette honte soit rejouée à l’infini.
Que se passe-t-il, psychiquement, quand la honte adolescente devient virale et apparemment indélébile ? Que devient le travail de construction du corps et de l’identité quand celui-ci est en permanence pris dans le regard d’un “public” plus ou moins anonyme, régi par la logique des likes, des commentaires, de l’exclusion ou de la mise en avant spectaculaire ? Comment comprendre la jouissance du groupe qui se cristallise dans le cyberharcèlement, et le surmoi numérique qui intime aux jeunes de rester visibles, conformes, désirables, sous peine d’être exposés, moqués, effacés ?
Dans cet article, je propose d’aborder ces questions à partir d’une lecture psychanalytique : non pour psychologiser “les écrans” en général, mais pour essayer de comprendre ce que ce nouvel espace numérique fait au corps adolescent, au lien social et au sentiment même d’exister. Il s’agira de penser le cyberharcèlement comme un symptôme de notre époque, d’explorer ce que deviennent honte et regard à l’ère des réseaux sociaux, et de questionner ce que nous pouvons offrir, comme adultes et comme cliniciens, à ces adolescents qui vivent leur intimité sous la menace permanente d’une exposition publique.
2 2025 : le cyberharcèlement comme symptôme d’une époque
1.1 des chiffres qui ne sont plus exceptionnels
En 2025, le cyberharcèlement n’est plus une situation marginale mais une expérience devenue presque ordinaire pour beaucoup de jeunes. Une étude menée par la Caisse d’Épargne et l’association e-Enfance / 3018 indique que 37 % des 6–18 ans déclarent avoir déjà été victimes de harcèlement ou de cyberharcèlement. Dans une classe de collège, cela signifie qu’il est désormais plus probable d’avoir traversé une situation de harcèlement que de ne jamais y avoir été confronté. Ce chiffre ne dit pas seulement la fréquence d’un phénomène, il décrit aussi un climat : celui d’une génération pour qui la peur d’être affiché, exposé ou ridiculisé en ligne fait partie du quotidien, au même titre que les devoirs ou les examens.
1.2 entre mobilisation institutionnelle et réalités numériques
Face à cette réalité, l’institution scolaire et les pouvoirs publics déploient des réponses de plus en plus visibles. Chaque année, une journée nationale « Non au harcèlement » est organisée au mois de novembre. En 2025, elle s’accompagne d’une grille d’auto-évaluation remplie par tous les élèves, du CE2 à la terminale, afin de repérer des situations de harcèlement et de cyberharcèlement qui ne seraient pas spontanément exprimées. L’Arcom, l’autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, profite de cette journée pour rappeler ses missions et ses actions en faveur d’un internet présenté comme « plus sûr, plus respectueux et plus responsable » pour les plus jeunes. Dans le même mouvement, la santé mentale est proclamée Grande Cause nationale 2025, avec un ensemble d’actions destinées à libérer la parole et à améliorer l’accès aux soins.
Et pourtant, pendant que ces dispositifs se déploient, les adolescents continuent à évoluer dans des environnements numériques qui produisent eux-mêmes une part de cette souffrance. L’exemple du hashtag #SkinnyTok, banni de TikTok sous la pression de la France en raison de ses effets délétères sur l’image corporelle des jeunes filles, est emblématique. Derrière le retrait d’un mot-clé se dessine toute une réalité clinique : des adolescentes qui n’osent plus se montrer sans filtre, des jeunes qui se jugent à l’aune d’idéaux corporels inatteignables, des troubles du comportement alimentaire qui s’installent dans le secret. Ce décalage entre, d’un côté, une mobilisation affichée autour de la santé mentale, et de l’autre, des plateformes dont le modèle repose sur la captation du regard et de l’émotion, constitue le décor dans lequel le cyberharcèlement vient prendre sens. Le corps adolescent, déjà en plein remaniement pubertaire, se retrouve projeté au centre de la scène : montré, évalué, commenté, parfois figé dans une image humiliante dont il devient très difficile de se défaire.
3 le corps adolescent dans le miroir numérique
3.1 du miroir de la salle de bains au miroir du téléphone
L’adolescence a toujours été un moment où le corps devient une énigme : il change, il échappe, il se transforme parfois plus vite que l’image que l’on s’en fait. Longtemps, ce travail passait par quelques miroirs bien réels : la salle de bains, la vitre du métro, le regard furtif des autres dans la cour. Aujourd’hui, le premier miroir est souvent un écran. Avant même de sortir de chez soi, beaucoup de jeunes se prennent en photo, testent un filtre, comparent, effacent, recommencent. L’image n’est plus seulement ce que le miroir renvoie, mais ce que l’on peut ajuster, lisser, corriger, jusqu’à approcher un idéal qui ressemble davantage à une norme algorithmique qu’à un désir singulier.
Dans ce miroir numérique, le corps n’est pas contemplé pour soi, mais presque toujours déjà pensé pour être montré. On ne se demande plus seulement : “Est-ce que je me sens bien comme ça ?”, mais : “Comment ça va rendre en story ? Est-ce que ça mérite d’être posté ?”. Le regard anticipé des autres s’infiltre dans la façon-même de se voir. Une adolescente peut se trouver “à peu près supportable” avec un filtre doux qui efface les imperfections, mais insupportable dès que le téléphone passe en mode “camera normale”. Un garçon peut rejeter systématiquement les photos où il n’apparaît pas assez musclé, assez “assuré”, assez conforme à ce que les réseaux valorisent. Le rapport au corps devient indissociable du rapport à l’interface.
3.2 #SkinnyTok, “glow up” et idéal de transformation permanente
Les phénomènes comme #SkinnyTok l’ont rendu particulièrement visible : une partie des contenus adressés aux jeunes tourne autour de la transformation du corps, présentée comme la condition d’un mieux-être, d’une reconnaissance, d’une appartenance. On y trouve des “avant / après”, des récits de perte de poids extrême, des conseils radicaux pour “se contrôler”, des injonctions à se surveiller. Même après l’interdiction explicite d’un hashtag, l’imaginaire qu’il véhicule continue de circuler sous d’autres formes : vidéos de “glow up”, comparaisons incessantes entre “ancienne version de moi” et “nouvelle version de moi”, promesse qu’en changeant de corps, on changera de vie.
Cliniquement, cela se traduit par des adolescents qui ne se contentent plus de se comparer à leurs pairs immédiats, mais à des images filtrées et montées, vues des milliers de fois. Une jeune fille peut se dire “obèse” en regardant des vidéos où les silhouettes sont irréalistes, sans avoir conscience de la distorsion. Un jeune garçon peut se juger “ridicule” parce qu’il ne ressemble pas aux influenceurs ultra-musclés qui s’entraînent plusieurs heures par jour. Le corps réel, avec ses lenteurs, ses limites, ses particularités, devient un obstacle à éliminer plutôt qu’un lieu à habiter. Le cyberharcèlement s’inscrit alors dans cette logique : on attaque ce qui déborde de la norme implicite, ce qui ne colle pas avec l’idéal promu par les flux.
3.3 le corps comme cible : quand l’image se retourne contre soi
Dans beaucoup de situations de cyberharcèlement, c’est le corps qui est visé en premier. Une photo prise à la piscine, un zoom sur un ventre, une remarque sur l’acné, un montage moqueur sur un “avant / après” volé deviennent des supports d’insultes, de surnoms, de détournements. Il suffit parfois d’un seul cliché pris sans consentement dans un vestiaire, un couloir, un bus, pour que se construise une sorte de “personnage” que les autres s’amusent à faire circuler. Pour l’adolescent concerné, ce n’est pas seulement “une image” qui circule, c’est son corps qui est livré à la meute, détaché de lui, manipulé, commenté, renvoyé comme un objet étranger.
On peut penser à ce garçon qui, après une chute en cours de sport, se retrouve filmé dans une position ridicule. La vidéo, postée d’abord “pour rire”, est rapidement reprise dans plusieurs groupes, sur différents réseaux. Il devient “celui qui tombe”, réduit à cet instant précis, alors que lui-même a le souvenir d’une humiliation physique très concrète : le choc, la douleur, les rires dans le gymnase. À chaque fois que la vidéo réapparaît, ce n’est pas seulement un souvenir qui revient, c’est comme si son corps, à nouveau, était jeté au centre du cercle. La honte prend ici la forme d’un retour forcé à une scène de fragilité, sans possibilité de la transformer, de l’oublier, de la réinscrire autrement.
3.4 se cacher, se montrer, disparaître : les stratégies adolescentes
Face à cette pression du regard numérique, les adolescents développent des stratégies ambivalentes. Certains surinvestissent la mise en scène d’eux-mêmes : ils postent beaucoup, ajustent chaque détail, surveillent de près les réactions, tentent de garder le contrôle sur leur image en étant les premiers à l’exposer. D’autres adoptent la stratégie inverse : pas de photos, pas de vidéos, pas de caméra allumée en visioconférence, refus de participer aux “défis” ou aux trend du moment. Dans les deux cas, le corps reste pris dans l’orbite du regard des autres : soit on s’y livre compulsivement, soit on s’en protège au prix d’un retrait.
Il arrive aussi que l’adolescent alterne entre ces deux pôles : très exposé à certains moments, puis disparaissant brutalement des réseaux après un épisode de moquerie ou de harcèlement. Une jeune fille peut passer des heures à préparer un post, le publier, puis le supprimer dans la nuit en panique parce qu’elle a reçu quelques commentaires moqueurs. Un jeune garçon peut accepter qu’on filme ses “exploits” pour être intégré au groupe, avant de découvrir que les mêmes vidéos deviennent la matière première de blagues humiliantes. Ce va-et-vient entre désir d’être vu et peur d’être trop vu est au cœur de la tension adolescente, et les dispositifs numériques l’exacerbent.
3.5 un corps pris entre intime et public
Traditionnellement, l’adolescence est ce moment où l’on cherche à trouver une distance supportable entre soi et le regard parental, entre son corps intime et sa présentation au monde. Les réseaux sociaux viennent brouiller cette frontière. Une photo prise dans une soirée censée être “entre amis” peut se retrouver visible par des adultes, des inconnus, des camarades d’autres établissements. Un “nude” envoyé dans un moment de confiance à un seul destinataire peut être partagé, commenté, archivé. La distinction entre ce qui est intime et ce qui est public devient floue : ce qui était censé rester dans le registre du secret se trouve exposé à un public que l’adolescent ne maîtrise pas.
Dans ce contexte, le cyberharcèlement n’est pas un simple “dérapage” de communication : il révèle la fragilité de cette frontière entre dedans et dehors. Le corps adolescent se retrouve au croisement de forces contradictoires : désir d’exister dans le regard des autres, besoin de se cacher, peur d’être dévoilé brutalement. C’est depuis ce lieu-là, où le corps est à la fois support de désir, cible d’attaque et matière première de contenus numériques, que la psychanalyse peut proposer une lecture : comment aider un adolescent à se réapproprier ce corps devenu image, à remettre du sens là où il n’y a plus que des captures, et à retrouver une marge de liberté dans un monde où le regard ne se ferme jamais vraiment.
4 Honte, jouissance du groupe et surmoi numérique
3.1 quand la honte devient spectacle
Dans beaucoup d’histoires de cyberharcèlement, ce qui fait le plus mal n’est pas seulement l’insulte elle-même, mais le fait qu’elle devienne spectacle. Une chute filmée en cours de sport, un visage surpris dans une grimace, une photo prise dans un angle défavorable, une phrase prononcée en classe puis isolée en extrait vidéo : autant de petits moments qui, autrefois, auraient été oubliés au bout de quelques jours, et qui se transforment aujourd’hui en “contenus” que l’on partage, que l’on commente, que l’on réutilise. La honte n’est plus un affect intime, elle est mise en scène, recadrée, surmontée d’un texte, d’un emoji, d’un montage qui la fige.
Cliniquement, les adolescents le disent très simplement : “Ce n’est pas seulement ce qu’ils ont fait, c’est qu’ils l’ont posté.” Ils ne parlent pas seulement d’une moquerie, mais du fait d’être devenu un objet de consommation pour les autres. Un garçon qui se voit affublé d’un surnom humiliant dans un groupe de messagerie ne souffre pas seulement de ce nom, mais de la sensation que “tout le monde l’a vu”, y compris ceux qui ne le connaissent pas. Une jeune fille dont le fou rire a été filmé en cachette en plein cours se retrouve réduite à ce moment-là, détaché de tout le reste de sa vie, et c’est cette réduction qui fait effraction.
3.2 la jouissance du groupe : “on rigole, on partage, on relance”
Du côté de ceux qui harcèlent, ce qui est en jeu n’est pas seulement la méchanceté individuelle. Il y a une dynamique de groupe, une sorte de montée en jouissance autour de la scène humiliante. Rire d’une vidéo, ajouter un commentaire, inventer un nouveau montage, créer un sticker à partir du visage de l’autre : chacun peut avoir l’impression de “participer à la blague”, sans voir qu’il contribue à maintenir la honte vivante. Le téléphone permet de prolonger indéfiniment cette excitation collective : on renvoie la vidéo à quelqu’un qui ne l’a pas encore vue, on la reposte ailleurs, on attend les réactions.
Les campagnes officielles insistent aujourd’hui sur ce rôle des témoins et des “followers” qui alimentent le harcèlement en likant, en commentant, en relayant. C’est un point essentiel sur le plan clinique : le cyberharcèlement n’est pas seulement l’histoire d’un “harceleur” et d’une “victime”, c’est un phénomène de meute, où chacun trouve, pour un temps, une place dans le rire commun. Pour l’adolescent ciblé, la douleur vient précisément de cette extension : ce ne sont pas seulement “eux” – deux ou trois figures identifiées – qui se moquent, mais un ensemble flou, un “tout le monde” devant lequel il a l’impression d’être exposé.
3.3 le surmoi numérique : “sois likable, ou sors du cadre”
Les réseaux sociaux ne se contentent pas de diffuser des contenus, ils fabriquent aussi des normes implicites. Le système des likes, des vues, des commentaires, des partages met en place un surmoi numérique qui dit aux adolescents : “sois visible, sois drôle, sois séduisant, sois performant… sinon tu seras ignoré, ou pire, ridiculisé”. Ne pas entrer dans le jeu, c’est risquer l’invisibilité. Y entrer maladroitement, c’est risquer la moquerie. Une partie du cyberharcèlement se niche là : dans cette manière dont le groupe fait payer, parfois très violemment, ceux qui débordent de la norme, ceux qui ne correspondent pas à l’image attendue.
On le voit dans certaines affaires relayées par la presse : un adolescent devient la cible de commentaires haineux parce qu’il s’exprime différemment, parce qu’il a un trait physique jugé “hors norme”, parce qu’il ne se coule pas dans le moule des codes de la classe ou du groupe. Le surmoi numérique fonctionne alors comme une voix qui dirait : “Tu n’as pas le droit d’être comme ça, tu dois te corriger”. Le cyberharcèlement vient donner corps à cette exigence : il ridiculise, il attaque, il renvoie au sujet qu’il n’est pas “comme il faut”. Pour certains, cette pression se transforme en auto-surveillance permanente : ne jamais poster sans relire cent fois, guetter les réactions, supprimer au moindre doute.
3.4 quand la honte se retourne contre soi
La honte est un affect tourné vers l’extérieur – on a honte devant quelqu’un –, mais elle finit souvent par se retourner contre soi. Beaucoup d’adolescents victimes de cyberharcèlement finissent par reprendre à leur compte le discours qui leur est adressé. “Si on s’acharne sur moi, c’est qu’il y a quelque chose qui cloche chez moi.” “Si cette vidéo a autant tourné, c’est que je suis vraiment ridicule.” Le groupe ne se contente pas de les attaquer de l’extérieur, il installe une petite voix à l’intérieur qui répète la même chose, parfois longtemps après que les autres ont oublié l’épisode.
C’est là que les effets à long terme se jouent : troubles de l’estime de soi, phobie sociale, retrait massif, voire attaques du corps (troubles alimentaires, scarifications, conduites à risque). L’adolescent ne se sent plus seulement honteux de ce qui s’est passé, il se sent honteux d’exister tel qu’il est. Dans un contexte où l’on parle de plus en plus de santé mentale des jeunes et d’augmentation des idées suicidaires, cette dimension ne peut pas être traitée comme un simple “conflit entre élèves”. Elle touche au cœur de ce qui permet à un sujet de se sentir digne d’être là, dans le regard des autres.
3.5 la psychanalyse face à la honte mise en scène
Pour un clinicien, recevoir un adolescent pris dans ce type de mécanique, c’est accueillir quelqu’un qui arrive souvent avec l’impression d’être “irréparable”. Ce qui circule sur lui en ligne lui semble définitif. La première tâche consiste à redonner du temps là où tout semble figé : remettre l’épisode dans une histoire plus large, distinguer l’instant humiliant de l’ensemble de la personne, séparer la voix du groupe de sa propre voix. Là où les réseaux ont aplati le sujet en une image ou un surnom, il s’agit de rouvrir un espace de récit, où l’adolescent peut dire autre chose de lui que ce que les captures montrent.
Cette lecture psychanalytique ne nie pas la réalité très concrète des plateformes, des algorithmes, des vidéos qui circulent. Elle ajoute un niveau de compréhension : ce qui se joue dans le regard des autres, dans la jouissance de la meute, dans ce surmoi numérique qui intime d’être toujours à la hauteur. C’est depuis cet endroit-là que l’on peut préparer le terrain pour la suite : comprendre ce que devient la honte quand elle est archivée, rejouée, indéfiniment disponible à un clic, ce que nous allons maintenant aborder avec la question de l’impossible oubli à l’ère des captures d’écran.
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l’impossible oubli : captures d’écran et mémoire infinie
À l’époque où les téléphones n’existaient pas, une humiliation restait liée à un lieu, à un moment, à quelques témoins. La scène de moquerie dans la cour de récréation finissait par s’estomper, même si elle laissait parfois des traces douloureuses. Aujourd’hui, cette temporalité est profondément modifiée. Une situation humiliante – une chute, une dispute, un fou rire incontrôlable, une tenue jugée “ridicule” – peut être filmée, montée, repostée, capturée, réutilisée. L’événement ne se limite plus à ce qui s’est passé, il devient un fichier, un contenu, une archive qui peut ressurgir à n’importe quel moment. Pour beaucoup d’adolescents, la peur n’est pas seulement que quelque chose se produise, mais que cela continue d’exister ailleurs, hors de leur contrôle.
La capture d’écran joue un rôle central dans ce nouveau régime de mémoire. Elle transforme en image fixe ce qui aurait pu rester dans la sphère de l’éphémère : une story de quelques secondes, un message envoyé “en confiance”, un commentaire maladroit posté puis supprimé. Là où l’adolescent pensait avoir “effacé” quelque chose, il découvre que d’autres l’ont sauvegardé. On voit ainsi des conversations privées être ressorties des mois plus tard pour alimenter un conflit, des photos soi-disant “temporaires” réapparaître dans un autre groupe, des échanges intimes se retrouver au cœur d’un chantage ou d’une série de moqueries. L’intime, une fois capturé, peut être reconfiguré comme une arme.
Les situations de diffusion de “nudes” en sont un exemple particulièrement violent. Un adolescent ou une adolescente envoie une photo de son corps dans un moment de confiance, dans une relation amoureuse ou de séduction. Sur le moment, cela peut être vécu comme une preuve d’amour, de désir, de courage même. Puis, après une rupture ou un conflit, la même image est partagée, commentée, détournée. Le corps intime devient un objet de circulation, soumis au regard de personnes qui n’étaient jamais censées le voir. Ici, le traumatisme ne tient pas seulement à la trahison du destinataire initial, mais à l’impossibilité de savoir jusqu’où l’image est allée, qui l’a, où elle est stockée, combien de temps elle resurgira encore.
Cette impossibilité d’oubli crée une forme particulière d’angoisse : celle d’un futur toujours menacé par un passé figé. L’adolescent peut changer de classe, de lycée, parfois même de ville, avec l’espoir de “repartir à zéro”. Mais il sait, ou croit savoir, que la vidéo, la photo, la capture, peuvent ressurgir à tout moment si quelqu’un décide de les exhumer. Il n’est plus seulement poursuivi par un souvenir, mais par la possibilité que ce souvenir redevienne présent d’une manière brutale et publique. Là où le travail psychique a besoin de temps pour transformer ce qui a été vécu, les dispositifs numériques maintiennent la scène traumatique dans un état de disponibilité permanente.
Du point de vue psychanalytique, cela vient bousculer profondément la question de la répétition. Dans la clinique, on parle souvent de la tendance de l’inconscient à rejouer certaines scènes, certains scénarios, sous des formes diverses, jusqu’à ce qu’ils puissent être symbolisés autrement. Avec le cyberharcèlement, la répétition n’est plus seulement interne, elle est externalisée, objectivée dans des fichiers. Ce n’est plus seulement le psychisme qui “ramène” la scène, c’est le téléphone qui la notifie, le groupe qui la relance, l’algorithme qui la propose à nouveau dans un flux. La scène humiliant e est littéralement rejouée sous les yeux de l’adolescent, parfois des dizaines de fois, sans que s’ouvre un espace pour en dire autre chose.
On rencontre ainsi des jeunes pour qui chaque notification devient suspecte : chaque son, chaque vibration peut signifier que “ça” recommence, que “l’histoire” est ressortie quelque part. Certains développent des stratégies d’hyper-contrôle – vérifier compulsivement leurs comptes, fouiller les stories des autres, demander à des amis de surveiller ce qui circule. D’autres, à l’inverse, finissent par couper leurs comptes, mettre leur téléphone en mode avion, se retirer autant que possible, au prix d’un isolement social important. Dans les deux cas, le sentiment d’être potentiellement exposé ne disparaît pas vraiment : même loin des écrans, l’idée que “l’image est quelque part” continue d’agir.
Face à cette mémoire infinie des plateformes, le discours social évoque parfois le “droit à l’oubli” numérique, la possibilité de demander la suppression de contenus, de fermer un compte, de repartir à neuf. Sur le plan symbolique, ce désir d’effacement total est compréhensible : il exprime le besoin d’un temps où la faute, la maladresse, la honte puissent être déposées, travaillées, puis laissées derrière soi. Mais dans la pratique, l’effacement absolu est rarement garanti. Une vidéo copiée, une capture sauvegardée sur un autre appareil, un partage dans un groupe privé restent hors de portée des procédures officielles. L’adolescent se retrouve alors confronté à un double impuissance : face à ce qui a été fait, et face à ce qui ne peut plus être défait.
Pour le clinicien, cela signifie que le travail ne peut pas consister à promettre un oubli qui n’aura pas lieu dans la réalité matérielle des réseaux. Il s’agit plutôt d’aider l’adolescent à construire un autre type d’oubli : non pas l’effacement des traces, mais la possibilité de ne plus être entièrement défini par elles. Replacer l’épisode humiliant dans une histoire plus vaste, reconnaître la violence de ce qui s’est passé, distinguer ce qui relève de sa responsabilité et ce qui relève de la violence du groupe, élaborer la honte pour qu’elle cesse d’être une condamnation définitive. Là où les captures d’écran figent l’image, la parole peut, peu à peu, remettre du mouvement.
Dans cette perspective, l’enjeu n’est pas de minimiser l’impact des traces numériques – elles sont bien là, et parfois pour longtemps –, mais de créer des lieux où l’on puisse dire ce qu’elles font au sujet. Le cyberharcèlement et la mémoire infinie des écrans interrogent directement notre manière de penser le temps psychique à l’adolescence : comment grandir, se transformer, se réinventer, quand le passé reste constamment à portée de clic ? C’est à partir de cette question que peut se déployer, dans le chapitre suivant, ce que la psychanalyse peut encore offrir : un espace où la honte, même archivée, peut se dire autrement, être mise en récit, et ne plus être la seule version possible de soi.
7 la danse des émotions après un cyberharcèlement : lire la situation avec la T.H.E.
Pour éclairer ce que vivent les adolescents pris dans le cyberharcèlement, on peut mobiliser la Théorie Holistique de l’Épanouissement (T.H.E.), telle que je la travaille par ailleurs. Cette approche propose d’imaginer la personne comme une maison à plusieurs étages : le physique, l’émotionnel, le mental, le relationnel, le culturel et le spirituel (le sens). Quand survient une crise – ici, une exposition humiliante en ligne – ce n’est jamais un seul étage qui est touché, mais tout l’immeuble qui se met à vibrer. La tristesse, la colère et la culpabilité forment alors un triangle émotionnel à l’intérieur duquel l’adolescent va danser, souvent malgré lui.
Après un épisode de cyberharcèlement, la tristesse est souvent la première couleur qui apparaît. Tristesse de se sentir trahi, laissé de côté, moqué. Au niveau physiologique, cela peut se traduire par des troubles du sommeil, une perte d’appétit, une fatigue diffuse. Sur le plan relationnel, le jeune peut se sentir exclu du groupe, coupé de ceux qui étaient jusque-là des amis, avec un besoin d’appartenance brutalement mis à nu. Mentalement, la tristesse nourrit des pensées du type : “Plus personne ne me respectera”, “Je ne m’en remettrai jamais”, qui attaquent directement la confiance et le respect de soi. Au niveau du sens, enfin, certains adolescents se demandent : “À quoi bon ? Si on peut m’humilier comme ça, à quoi ça sert de continuer ?”.
Très vite, la colère arrive, parfois dirigée vers les autres, parfois retournée contre soi. Colère contre ceux qui ont filmé, partagé, liké ; contre l’école qui “ne fait rien”, contre les parents “qui ne comprennent pas”. Cette colère signale des besoins de sécurité et de respect profondément violés : le besoin que son intimité soit protégée, que son corps ne soit pas livré en pâture, que ses limites soient entendues. Mais la colère peut aussi viser l’intérieur : “C’est de ma faute, je n’avais qu’à ne pas envoyer cette photo”, “Je suis stupide d’avoir fait confiance”. À ce moment-là, ce qui est en jeu, c’est l’autonomie et la compétence : se sentir incapable de faire de “bons choix”, de se protéger, de poser des limites.
La culpabilité vient souvent refermer le triangle. Elle peut être très forte, y compris chez les victimes, qui se reprochent d’avoir provoqué la situation, d’avoir répondu, d’avoir fait confiance, d’avoir “cru faire partie du groupe”. Au niveau relationnel, la culpabilité touche le besoin de loyauté et d’appartenance : “J’ai mis ma famille dans cette histoire”, “J’ai déshonoré mes parents”, “Je fais honte à ma classe.” Sur le plan du respect de soi, elle attaque les valeurs profondes : “Je suis allé·e contre ce que je crois juste”, “Je me suis laissé·e faire alors que je savais”. Et au niveau du sens, elle nourrit cette petite phrase dangereuse : “Si je suis traité·e comme ça, c’est que je le mérite un peu.”
Ce triangle tristesse–colère–culpabilité peut devenir une véritable cage émotionnelle si aucun espace ne permet de le traverser. L’adolescent oscille entre se sentir détruit, vouloir se venger, se blâmer, sans trouver de point d’appui. La T.H.E. invite alors à regarder, étage par étage, quels besoins ont été attaqués : le besoin très concret de sécurité (ne plus être exposé), le besoin d’appartenance (retrouver au moins un lien sûr), le besoin de respect de soi (être reconnu au-delà de l’image qui a circulé), le besoin d’autonomie (reprendre un minimum de contrôle), le besoin de compétence (sentir qu’il peut agir autrement à l’avenir), le besoin de sens (comprendre quelque chose de ce qui s’est passé, au lieu d’y voir seulement un destin).
Dans cette perspective, la résilience n’est pas un “super-pouvoir” qui consisterait à ne plus souffrir, ni à “passer à autre chose” comme si de rien n’était. C’est la capacité, accompagnée, à transformer la danse chaotique tristesse–colère–culpabilité en mouvement de croissance. Par exemple, la tristesse peut devenir le signal d’un besoin de soutien relationnel et de douceur : chercher une présence fiable, demander une aide professionnelle, réinvestir un espace où l’on n’est pas réduit à son image numérique. La colère, si elle est reconnue et contenue, peut devenir une force pour poser des limites, oser dire non, participer à des actions de prévention, soutenir d’autres victimes. La culpabilité, travaillée en profondeur, peut se transformer en clarification de ses valeurs : “Qu’est-ce qui compte vraiment pour moi ? Quels choix ai-je envie de faire à partir de maintenant, pour moi et pour les autres ?”.
Enfin, la T.H.E. permet aussi de regarder ce qui se joue du côté des témoins et parfois des auteurs de cyberharcèlement. Ceux qui rient, qui likent, qui partagent, ne sont pas sans émotions ni sans besoins : leur participation au harcèlement peut être un moyen maladroit de répondre à leur propre besoin d’appartenance, d’affirmation, de puissance dans le groupe. Les aider à reconnaître leur tristesse (face à ce qu’ils ont fait), leur colère (contre les injustices qu’ils subissent eux-mêmes), leur culpabilité (d’avoir participé) peut, là aussi, ouvrir un chemin de responsabilité plutôt qu’un simple “shaming” moral.
Imaginer la situation de cyberharcèlement à travers ce cadre holistique, ce n’est pas l’édulcorer. C’est au contraire prendre au sérieux la complexité de ce qui est touché chez un adolescent : son corps, ses émotions, ses pensées, ses liens, ses repères culturels, son rapport au sens. Et c’est à partir de cette cartographie fine des besoins malmenés que l’accompagnement – clinique, éducatif, familial – peut viser autre chose que la simple réparation de l’image : une véritable reconquête de soi, étagé par étage, après la tempête numérique.
8 étude de cas : lina, 14 ans, après la diffusion d’une photo intime
Lina a 14 ans. Un soir, elle envoie une photo d’elle en sous-vêtements à un garçon de sa classe avec qui elle échange depuis plusieurs semaines. Elle se sent amoureuse, flattée qu’il s’intéresse à elle. Quelques jours plus tard, la photo circule dans plusieurs groupes Snapchat et WhatsApp du collège. Les commentaires se multiplient, certains moqueurs, d’autres franchement insultants. En quelques heures, Lina a l’impression que “tout le monde l’a vue”.
On peut lire ce qui lui arrive en traversant, étage par étage, les six niveaux de la Théorie Holistique de l’Épanouissement.
1. étage physique / sécurité : le corps en état d’alerte
Au niveau physique, le corps de Lina se met en alerte permanente. Elle dort mal, se réveille en sursaut, fait des cauchemars où elle est nue dans la cour du collège. Elle a mal au ventre le matin avant d’aller en cours, perd l’appétit, se sent épuisée dès midi. Elle décrit parfois “des bouffées de chaleur” quand elle croise des élèves qui, pense-t-elle, ont vu la photo.
La tristesse s’exprime ici par une fatigue lourde, un ralentissement global. La colère peut apparaître sous forme de tensions musculaires, de migraines, de difficultés à tenir en place. La culpabilité, elle, pèse sur le corps comme un fardeau : Lina se tient voûtée, se cache dans des vêtements amples, évite les vestiaires de sport. Le besoin de base touché est celui de sécurité : sécurité physique (ne plus se sentir “en danger” au collège), sécurité sensorielle (retrouver un sommeil, un appétit, un rythme).
Un travail possible à cet étage consiste à réinstaller des routines de base : régularité du sommeil, alimentation, moments de calme corporel (respiration, relaxation simple), repères concrets dans l’espace (savoir avec qui elle peut marcher, où elle peut s’asseoir en classe).
2. étage émotionnel : la danse tristesse–colère–culpabilité
Sur le plan émotionnel, Lina se dit d’abord “dévastée”. Elle pleure souvent, se sent envahie par une tristesse massive. Elle a l’impression d’avoir perdu quelque chose d’irréparable : “ma réputation”, “ma dignité”, “ma chance d’être normale”. Puis la colère arrive : colère contre le garçon qui a partagé la photo, contre les filles qui se moquent, contre les adultes qui “ne comprennent pas”. Par moments, cette colère est dirigée contre elle-même : “Je suis débile d’avoir fait ça, je mérite ce qui m’arrive.”
La culpabilité occupe très vite une place centrale : Lina est persuadée que “tout est de sa faute” parce qu’elle a pris la photo, parce qu’elle l’a envoyée, parce qu’elle “aurait dû savoir”. Elle oscille entre se vivre comme victime et se sentir coupable d’avoir transgressé une norme implicite. À cet étage, les besoins touchés sont ceux de reconnaissance émotionnelle (que sa détresse soit vue et validée) et de légitimité (avoir le droit de souffrir sans être renvoyée à “c’est toi qui l’as cherché”).
Le travail thérapeutique peut consister à mettre des mots précis sur ces émotions, à les distinguer, à les relier à des besoins : tristesse qui dit la perte (de confiance, d’innocence), colère qui dit l’injustice et le non-respect, culpabilité qui tente de garder un minimum de contrôle (“si c’est ma faute, alors peut-être que j’aurais pu l’éviter”).
3. étage mental : les pensées qui enferment
Au niveau mental, Lina construit très vite des croyances globales à partir de l’événement. Elle se répète : “Je suis une fille facile”, “Je suis sale”, “Je ne vaux plus rien”, “Plus personne ne voudra de moi”. Elle est persuadée que tous les élèves du collège connaissent l’histoire, que les profs “ont forcément vu la photo”, que même les adultes dans la rue “doivent être au courant”. Sa pensée est envahie par des généralisations et des projections.
La tristesse se traduit par des pensées de désespoir : “Ça ne s’arrêtera jamais”, “Ma vie est fichue”. La colère nourrit des scénarios de vengeance imaginaires (“J’aimerais qu’ils ressentent la même chose”), mais aussi une méfiance globale (“On ne peut faire confiance à personne”). La culpabilité entretient un discours intérieur très dur : “Je suis stupide”, “Je suis la seule responsable”, “Je n’avais qu’à réfléchir”.
Les besoins touchés ici sont ceux de compréhension et de sens mental : besoin de comprendre ce qui s’est passé, de distinguer sa responsabilité de celle des autres, de réorganiser ses pensées autour d’autre chose que l’épisode traumatique. Le travail consiste à repérer ces croyances automatiques, à les mettre en question (“Est-ce que vraiment tout le monde a vu ? Est-ce que cet acte dit toute ta valeur ?”), à rouvrir des alternatives.
4. étage relationnel : appartenance, trahison et isolement
Au niveau relationnel, Lina se sent brutalement projetée dehors. Elle évite ses amies, quitte les groupes de discussion, refuse de répondre aux messages. Elle ne sait plus à qui faire confiance. Une amie qui n’a pas relayé la photo, mais qui ne l’a pas défendue non plus, devient suspecte. Un camarade qui lui dit “j’ai rien vu” est perçu comme menteur. L’espace relationnel se rétrécit : elle se replie sur une ou deux personnes “sûres”, parfois uniquement un adulte (parent, psychologue, infirmière scolaire).
La tristesse se vit comme une perte d’appartenance : “Je n’ai plus de groupe”, “Je suis seule”. La colère vise les relations qui l’ont trahie : le garçon à qui elle a envoyé la photo, les “amis” qui l’ont partagée, ceux qui ont regardé sans réagir. La culpabilité se manifeste dans la peur d’être un poids : “Je saoule mes amies avec cette histoire”, “Je fais honte à mes parents”.
Les besoins mis à mal à cet étage sont ceux de lien sûr, de loyauté, d’inclusion. Le travail clinique et éducatif consiste à soutenir la reconstruction d’un petit réseau de personnes fiables : identifier qui, concrètement, ne l’a pas trahie, qui peut être un appui ; valoriser les gestes de soutien, même discrets ; permettre aussi l’émergence de nouveaux liens (activités extérieures, espaces où sa “réputation numérique” n’est pas connue).
5. étage culturel / symbolique : normes, discours et surmoi numérique
Lina ne vit pas cette expérience dans le vide : elle baigne dans des discours culturels sur “les filles bien”, “les filles faciles”, la sexualité, l’honneur, la réputation. Elle a entendu mille fois “n’envoie jamais de nude”, “si tu le fais, c’est de ta faute”, dans des campagnes de prévention, des discussions familiales, des vidéos sur les réseaux. Quand la photo circule, tous ces messages reviennent comme autant de jugements intériorisés. Son surmoi culturel lui parle durement : “Tu savais que c’était dangereux, tu l’as fait quand même, tu paies maintenant.”
La tristesse est teintée de honte sociale : “Je ne suis plus comme les autres filles ‘respectables’.” La colère peut se tourner contre ces normes (“Pourquoi ce serait toujours aux filles de faire attention ?”) ou au contraire les renforcer (“J’ai déshonoré ma famille”). La culpabilité, à ce niveau, est nourrie par un discours collectif : celui des adultes, des médias, des pairs, qui mélange parfois prévention et moralisme.
Les besoins touchés sont ceux de reconnaissance symbolique : être vue comme plus qu’une “fille qui a envoyé une photo”, trouver des modèles et des récits qui ne la réduisent pas à cet acte, inscrire ce qui lui arrive dans une compréhension moins culpabilisante. Ici, le travail peut consister à poser un autre discours : parler de consentement, de confiance trahie, de responsabilité de celui qui diffuse, plutôt que de s’arrêter au “tu n’avais qu’à…”. C’est aussi un espace pour interroger les doubles standards (ce qu’on tolère chez les garçons, ce qu’on condamne chez les filles).
6. étage spirituel / sens : “et maintenant, qu’est-ce que je fais de ça ?”
Enfin, au niveau du sens, l’événement vient frapper la façon dont Lina se représente sa vie, son avenir, sa valeur globale. Au début, le sens est écrasé par la catastrophe : “Cette histoire va me suivre toute ma vie”, “Je n’arriverai jamais à oublier”, “Je ne mérite pas d’être bien”. Elle peut se vivre comme “celle à qui c’est arrivé”, comme si toute son histoire se résumait à cet épisode.
Avec le temps, et si elle est accompagnée, une autre élaboration peut émerger. Elle peut commencer à se dire : “Ce qui m’est arrivé est violent, mais ce n’est pas toute mon histoire.” Elle peut trouver du sens dans la manière dont elle traverse l’épreuve : demander de l’aide, soutenir d’autres jeunes victimes, participer à des actions de prévention, affirmer des valeurs qui lui tiennent à cœur (respect de l’intimité, solidarité, refus du slut-shaming). La tristesse peut se transformer en compassion pour elle-même et pour d’autres qui ont vécu la même chose. La colère peut devenir énergie pour changer des choses, même à petite échelle. La culpabilité peut se dénouer en discernement : reconnaître ce qui, dans ses choix, venait d’un besoin d’amour et de reconnaissance, et décider autrement pour la suite.
Le besoin profond à cet étage est celui de retrouver une continuité de soi : pouvoir se raconter une histoire où cet épisode a une place, certes douloureuse, mais pas totalitaire. La résilience, dans la T.H.E., prend ici tout son sens : non pas revenir “comme avant”, mais intégrer l’épreuve dans un récit où la personne se découvre capable de croissance, de choix, de pardon (envers soi d’abord, parfois envers les autres ensuite).
7 conclusion : redonner un lieu au sujet derrière l’écran
Le cyberharcèlement n’est pas seulement une “dérive” des réseaux sociaux, ni un simple problème de mauvaise utilisation des téléphones. Il vient toucher le cœur de ce qui se joue à l’adolescence : le corps qui se transforme, le regard des autres qui prend une place immense, la honte qui surgit dès que l’on se sent “trop” ou “pas assez”. Ce qui change avec le numérique, c’est l’échelle et la durée : une humiliation qui autrefois restait localisée devient partageable, archivable, rejouable à l’infini. À l’ère des captures d’écran, la honte peut se figer en image, et l’adolescent peut se vivre comme définitivement réduit à cette image.
La psychanalyse permet de comprendre finement ce qui se noue autour du regard, du groupe, du surmoi numérique qui intime d’être visible, performant, “likable”. La Théorie Holistique de l’Épanouissement ajoute une autre profondeur : elle nous rappelle qu’un épisode de cyberharcèlement ne touche jamais un seul niveau, mais tous les étages de l’être. Le corps en alerte, les émotions qui dansent entre tristesse, colère et culpabilité, les pensées qui enferment, les liens qui se défont, les normes culturelles qui jugent, le sens de la vie qui vacille : tout l’immeuble est ébranlé. Parler de résilience, ce n’est donc pas demander au jeune de “tourner la page” par volonté, c’est l’accompagner, étage par étage, à retrouver un peu d’air, de mouvement, de choix.
Ce qui se joue alors dans la rencontre clinique, ce n’est pas la réparation magique de l’image numérique, mais la possibilité de ne plus être entièrement défini par elle. Dans un cabinet, dans un groupe de parole, à l’école ou en famille, il devient possible de déposer la honte sans qu’elle soit renvoyée en miroir, de nommer la souffrance sans qu’elle soit capturée, de revisiter la scène sans qu’elle soit rejouée. La T.H.E. offre une carte pour repérer les besoins malmenés et construire, pas à pas, des réponses plus ajustées : réinstaller un peu de sécurité physique, retrouver un lien sûr, remettre du sens là où tout semblait absurde, transformer peu à peu la culpabilité en discernement et la colère en force de protection.
Dans une société qui fait de la santé mentale une grande cause, mais qui laisse prospérer des environnements numériques producteurs de honte, il y a un enjeu éthique majeur : créer et protéger des lieux où la parole reste plus forte que la capture d’écran. Des lieux où un adolescent puisse entendre qu’il est plus que ce qui circule sur lui, plus qu’une vidéo, plus qu’une photo, plus qu’un surnom. Des lieux où l’on ose regarder en face la violence du cyberharcèlement, sans réduire les jeunes à ce qu’ils ont subi ni à ce qu’ils ont fait subir. C’est là, à la croisée de la clinique, de la T.H.E. et d’une réflexion collective sur nos usages du numérique, que peut se construire une véritable prévention : non seulement empêcher que des images circulent, mais permettre à chaque sujet de continuer à se sentir vivant, digne et relié, même après la tempête.