De la Grande cause nationale à la rencontre singulière : écouter la souffrance psychique en 2025

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1 écouter la souffrance psychique en 2025

En 2025, la santé mentale a quitté les marges pour entrer au centre de la scène publique. Pour la première fois en France, elle est désignée Grande cause nationale, avec une campagne d’ampleur qui s’affiche dans le métro, sur les réseaux sociaux, dans les médias : « Santé mentale : Osons écouter, Osons en parler ». Derrière ce slogan, il y a un collectif inédit de 22 acteurs majeurs de la santé mentale, représentant plus de 3 400 organisations, qui se sont fédérés pour porter cette cause toute l’année 2025 Collectif Santé Mentale Ce n’est pas seulement un changement de vocabulaire, c’est un basculement symbolique : la souffrance psychique n’est plus censée rester dans le secret des familles, des cabinets et des couloirs d’hôpital, elle devient une affaire commune.

Les chiffres qui soutiennent cette mobilisation sont vertigineux. Chaque année, environ 13 millions de personnes en France souffrent de troubles psychiques ; une personne sur trois y sera confrontée au cours de sa vie. Les jeunes adultes sont particulièrement touchés : près de 20 % des 18–24 ans présentaient des symptômes dépressifs en 2021 selon Santé publique France.  À cela s’ajoutent l’explosion des demandes dans les services, les délais d’attente, l’épuisement des équipes, les burn-out au travail, les crises anxieuses et dépressives qui traversent les familles. Pendant longtemps, cette réalité a été vécue comme une sorte de “crise silencieuse” : chacun voyait bien que quelque chose se dégradait, mais sans toujours trouver les mots ni les lieux pour en parler.

La Grande cause nationale et la campagne du Collectif viennent mettre des mots simples là où beaucoup se taisaient : oser écouter, oser en parler. L’objectif affiché est de déconstruire les idées reçues, de briser le tabou, de faire de la santé mentale « l’affaire de tous », en multipliant les spots, les témoignages, les outils pour mieux écouter et oriente. C’est un mouvement nécessaire, attendu depuis longtemps par les personnes concernées et leurs proches. Mais il pose aussi des questions : que signifie, concrètement, demander à tout un pays d’“oser écouter” ? qu’est-ce que cela change pour celles et ceux qui souffrent ? et comment ne pas réduire la complexité du psychique à un message de sensibilisation, aussi bien intentionné soit-il ?

C’est à partir de là que je situerai mon regard. J’ai développé la Théorie Holistique de l’Épanouissement (T.H.E.), qui propose de penser la santé mentale à travers six “étages” de notre être : physique, émotionnel, mental, relationnel, culturel et existentiel. Je rencontre chaque jour des personnes qui arrivent avec leurs nuits sans sommeil, leurs angoisses diffuses, leurs colères enfermées, leur sentiment de ne plus y arriver. Certaines ont entendu parler de la Grande cause, ont vu passer la campagne, ont ressenti un petit mouvement intérieur : “peut-être que moi aussi, j’ai le droit de demander de l’aide”. D’autres restent à distance, par méfiance ou parce que la honte est encore plus forte que le message.

Dans cet article, je voudrais prendre au sérieux ce moment particulier que nous traversons : une société qui, enfin, prononce les mots “santé mentale” à voix haute, et des sujets qui, eux, continuent à vivre leur souffrance de façon singulière, parfois très isolée. Il s’agira de mettre en perspective la Grande cause nationale avec la réalité de la clinique : ce que “oser écouter” implique réellement pour les proches et les professionnels, ce qui empêche encore “d’oser en parler”, et comment la T.H.E. peut nous aider à comprendre ce qui se joue, étage par étage, quand quelqu’un franchit le pas de dire “je ne vais pas bien”. L’enjeu, au fond, est simple : faire le lien entre un mouvement collectif et une rencontre intime, là où une parole peut enfin commencer à se déplier.*

2 de la crise silencieuse à la grande cause

Pendant longtemps, la souffrance psychique a été là, massive, mais comme étouffée. Dans les cabinets, dans les services hospitaliers, dans les familles, les professionnels voyaient affluer des personnes épuisées, anxieuses, aux prises avec des dépressions sévères, des troubles alimentaires, des conduites addictives. Les adolescents arrivaient en consultation avec des idées noires, des scarifications, des troubles du sommeil installés depuis des mois. Les parents parlaient d’enfants “qui ont changé”, devenus apathiques ou explosifs. Les médecins généralistes faisaient office de premiers recours, souvent démunis face à la longueur des délais pour un rendez-vous spécialisé. Tout le monde avait le sentiment que “ça déborde”, mais la santé mentale restait, symboliquement, à la périphérie : on en parlait après coup, à l’occasion de faits divers, de reports de chiffres, rarement comme d’un enjeu structurant de la vie sociale.

Cette “crise silencieuse” tenait aussi au poids de la honte. Beaucoup de personnes n’osaient pas nommer ce qu’elles vivaient comme un trouble psychique. On parlait de fatigue, de stress, de “pas le moral”, mais pas de dépression. On parlait de “nerfs”, d’un “caractère difficile”, mais pas de trouble de la personnalité, de trouble bipolaire, de psychose. Dans le monde du travail, il valait mieux expliquer un arrêt de plusieurs semaines par un problème somatique que par un effondrement psychique. À l’école, les élèves en souffrance étaient souvent repérés tard, quand le décrochage ou les passages à l’acte devenaient trop visibles. Cette disqualification de la souffrance psychique l’enfermait dans des formes de solitude extrême : être mal sans pouvoir dire “je souffre”, être suivi sans pouvoir dire “j’ai un trouble”.

Le fait de faire de la santé mentale une Grande cause nationale vient rompre, au moins en partie, ce silence. Quand l’État, des associations, des institutions professionnelles et des collectifs de patients s’alignent pour dire ensemble : “la santé mentale nous concerne tous”, il se passe quelque chose sur le plan symbolique. Ce qui était vécu comme un problème individuel, voire comme une faiblesse morale, devient un enjeu commun. Demander de l’aide n’est plus seulement un aveu intime, c’est aussi une manière d’exercer un droit. Pour beaucoup de personnes, voir ces mots s’afficher dans l’espace public fait bouger quelque chose du surmoi : cette voix intérieure qui disait “tu dois tenir” entend, pour la première fois, une autre phrase possible, “tu as le droit de parler”.

Mais toute avancée symbolique comporte ses ambivalences. Une Grande cause nationale, c’est aussi une opération de communication. Des slogans, des spots, des visuels doivent toucher large, vite, avec des messages simples. “Osons écouter, osons en parler” est un mot d’ordre fort, nécessaire, mais qui peut donner l’illusion que tout se résume à un acte de courage individuel : oser. Or, du point de vue clinique, nous savons que si la parole ne vient pas, ce n’est pas seulement par manque d’audace. C’est parce que la honte est structurante, parce que l’histoire de chacun est faite de silences transmis, de traumatismes non reconnus, de contextes sociaux qui ne tolèrent pas la vulnérabilité. Dire “ose parler” sans transformer les conditions matérielles et symboliques de cette parole risque de déplacer la responsabilité sur la personne qui souffre : si tu ne parles pas, c’est que tu n’oses pas assez.

Il y a aussi la question des moyens. Proclamer la santé mentale Grande cause n’augmente pas, par magie, le nombre de psychologues dans les services publics, la disponibilité des psychiatres, les temps d’écoute en médecine générale, les postes d’infirmiers en psychiatrie, les CMP qui répondent au téléphone. Dans les faits, beaucoup de professionnels se retrouvent pris entre deux mouvements contradictoires : d’un côté, on encourage la population à parler davantage ; de l’autre, les structures restent saturées, les délais d’attente s’allongent, les équipes sont épuisées. Cette dissonance peut renforcer le sentiment d’impuissance, voire de maltraitance institutionnelle : on incite à “oser demander de l’aide” dans un système qui peine à répondre.

Du point de vue de la psychanalyse, et plus largement de la clinique de la parole, il est pourtant précieux que la souffrance psychique soit enfin reconnue comme un enjeu collectif. Cela ouvre des espaces de symbolisation : les patients peuvent accrocher leur histoire singulière à un mouvement social plus large, sentir qu’ils ne sont pas seuls, que ce qu’ils vivent a un nom, une histoire, une place dans le discours social. Du point de vue de la Théorie Holistique de l’Épanouissement, cela signifie que l’étage culturel – celui des normes, des représentations, des valeurs partagées – commence à bouger. On passe d’une culture où “tenir” était la norme à une culture qui, au moins sur le papier, reconnaît la légitimité de dire “je ne vais pas bien”.

L’enjeu, désormais, est que cette évolution symbolique ne reste pas suspendue dans les slogans, mais descende dans les autres étages : dans le corps (accès aux soins, prévention), dans les émotions (espaces où l’on peut pleurer, se mettre en colère sans être ridiculisé), dans la pensée (possibilité de comprendre ce qui arrive, d’avoir des informations fiables), dans les liens (famille, travail, école, associations), dans le sens (redéfinir ce que c’est que “aller bien” dans une société traversée par des crises). C’est à cette articulation entre la Grande cause nationale et la vie très concrète des personnes que nous allons maintenant nous intéresser, en entrant au cœur des deux verbes proposés par la campagne : écouter et parler.

3« osons écouter » : l’écoute au-delà du slogan

Le mot “écouter” semble simple. On pourrait croire qu’il suffit de se taire pendant que l’autre parle, de hocher la tête, de dire quelques phrases rassurantes. Dans la réalité clinique, écouter est un acte beaucoup plus exigeant. Écouter quelqu’un qui souffre psychiquement, ce n’est pas seulement recueillir des informations ou proposer des solutions, c’est accepter de se laisser toucher, parfois déranger, par ce qui se dit et ce qui ne se dit pas. C’est soutenir l’émergence d’une parole qui n’est pas toujours claire, structurée, “raisonnable”, mais qui cherche son chemin entre contradictions, silences, lapsus, larmes ou colère. Là où la campagne invite à “oser écouter”, la psychanalyse rappelle qu’écouter, au sens fort, engage tout un sujet, pas seulement une oreille disponible.

Dans ma pratique, je vois souvent des proches qui arrivent épuisés en disant : « On a tout essayé, on l’a écouté, on l’a encouragé, on lui a donné des conseils, et pourtant ça ne change rien. » Ils ont, en effet, beaucoup donné : temps, attention, énergie, inquiétude. Mais l’écoute qu’on leur a demandée ressemble souvent à une écoute “active” orientée vers un but : calmer, rassurer, redonner du courage, faire reprendre le travail, éviter la rupture conjugale, empêcher un passage à l’acte. Ce n’est pas une mauvaise écoute, au contraire, elle est indispensable dans le quotidien. Mais ce n’est pas la même chose que l’écoute clinique, qui ne cherche pas d’abord à faire disparaître le symptôme, mais à comprendre ce qu’il vient dire, à quel conflit interne il répond, à quelle histoire il se relie.

Écouter au sens analytique, c’est accepter que la parole de l’autre ne nous appartienne pas. Ne pas la recouvrir trop vite de nos interprétations, de nos expériences, de nos peurs. Résister à la tentation de répondre par des injonctions (“tu devrais sortir”, “tu n’as qu’à penser positif”, “il faut te bouger”) qui disent aussi notre propre angoisse face à ce qui déborde. C’est laisser la place à des phrases qui nous bousculent : “je ne vois plus de sens à ma vie”, “je déteste mes enfants”, “si je n’étais pas là, ce serait plus simple pour tout le monde”. Ce n’est pas facile à entendre pour un conjoint, un parent, un ami. On comprend alors combien il est violent, parfois, de transformer cette exigence en slogan : “ose écouter”, comme si la seule volonté suffisait.

La campagne actuelle met aussi en avant la pluralité des lieux d’écoute : lignes téléphoniques, chats en ligne, associations de pair-aidance, groupes de parole, consultations spécialisées. Cela reflète une réalité importante : nous ne sommes pas tous à la même place pour écouter. Un ami peut offrir une présence irremplaçable, mais il n’est pas thérapeute ; un parent peut accueillir la souffrance de son enfant, mais il reste pris dans un lien de filiation, de dette, d’attente. Les professionnels de l’écoute – psychologues, psychiatres, infirmiers, éducateurs, bénévoles formés des lignes d’écoute – disposent de cadres, de supervisions, d’espaces pour déposer ce qu’ils reçoivent. Cette différence de place ne hiérarchise pas les formes d’écoute, mais elle rappelle que tout le monde ne peut pas tout porter.

J’entends aussi beaucoup de proches dire leur fatigue face à l’injonction à être “bienveillants”, “à l’écoute”, “sans jugement”. Ils se sentent coupables de perdre patience, de se mettre en colère, de ne plus supporter d’entendre pour la énième fois les mêmes plaintes. Ils ont eux aussi besoin d’espace pour dire leur ras-le-bol, leur sentiment d’impuissance, leur peur de “mal faire”. Si l’on oublie cette dimension, “oser écouter” devient un nouveau surmoi : non seulement tu dois être disponible pour l’autre, mais en plus tu dois l’être parfaitement, calmement, sans jamais vaciller. Or, une écoute vivante est une écoute qui accepte aussi ses limites, qui peut dire à un moment : « Là, je ne sais plus quoi te dire, mais je peux t’aider à chercher de l’aide ailleurs. »

La Théorie Holistique de l’Épanouissement nous aide à relire cette question de l’écoute à plusieurs niveaux. À l’étage émotionnel, écouter quelqu’un, c’est accepter d’accueillir des affects forts, parfois contagieux, sans les renvoyer immédiatement. À l’étage mental, c’est supporter de ne pas comprendre tout de suite, de laisser se construire, séance après séance, un sens qui n’est pas donné d’avance. À l’étage relationnel, c’est reconnaître que la qualité de l’écoute dépend du lien : on ne peut pas se confier de la même manière à un collègue, à une sœur, à un thérapeute. À l’étage culturel, c’est interroger les normes qui pèsent sur nous : cette idée qu’il faudrait toujours être “positif”, “résilient”, “fort”, qui rend difficile l’accueil de la fragilité. À l’étage du sens, enfin, écouter, c’est parfois simplement rester là, au bord d’un vide, sans chercher à le combler trop vite par une solution toute faite.

Dire “osons écouter” n’est donc pas un mauvais mot d’ordre. Mais pour qu’il soit réellement opérant, il doit s’accompagner d’un autre mouvement : “osons reconnaître que nous ne pouvons pas tout écouter, tout le temps, tout seuls”. C’est dans cette tension que peut se dessiner une véritable politique de la santé mentale : soutenir ceux qui souffrent, mais aussi ceux qui les écoutent ; multiplier les lieux où la parole peut se déposer ; et accepter que l’écoute, pour devenir vraiment soignante, a besoin d’un cadre, d’un temps, d’un travail, bien au-delà de la seule bonne volonté.

4 « osons en parler » : ce qui empêche encore la parole

Si l’on regarde les affiches et les spots de la campagne, “oser en parler” semble presque simple : il suffirait de franchir un seuil, de dire enfin “je ne vais pas bien” à quelqu’un de confiance, et la machine de l’aide se mettrait en route. En réalité, entre l’envie de parler et la possibilité effective de le faire, il y a souvent un gouffre. Dans les consultations, ce gouffre se raconte en demi-mots : “j’aurais dû venir plus tôt”, “je ne voulais pas déranger”, “je ne savais pas si c’était assez grave pour consulter”. La parole arrive déjà chargée de tous les empêchements qui l’ont retenue.

Le premier obstacle est intérieur. Beaucoup de personnes se sont construites avec l’idée qu’il fallait se débrouiller seules, être fortes, tenir coûte que coûte. Elles ont intégré, parfois très tôt, que montrer sa vulnérabilité, c’était risquer la moquerie, le rejet, la perte d’amour. À cela s’ajoute le fantasme tenace selon lequel “il y a pire ailleurs” : comment oser dire sa souffrance quand on a “un travail”, “un toit”, “une famille”, alors que d’autres vivent des drames visibles ? Cette comparaison permanente produit une sorte de censure intime : “je n’ai pas le droit de me plaindre”. La tristesse devient alors silencieuse, la peur se masque en agitation, la colère se retourne contre soi.

Il y a aussi la peur de ce que la parole pourrait déclencher. Parler, ce n’est pas seulement décrire des symptômes ; c’est parfois toucher à des zones très sensibles : une enfance maltraitante, une violence subie, un deuil non fait, une sexualité difficile à assumer, des pensées agressives envers ceux qu’on aime. Beaucoup craignent que, s’ils commencent à en parler, “tout va sortir d’un coup”, qu’ils vont s’effondrer, ne plus pouvoir se contrôler. Ils préfèrent alors se maintenir dans une sorte de fonctionnement en surface, quitte à somatiser, à faire des crises d’angoisse, plutôt que de risquer cette chute imaginée comme sans fin. On comprend alors que “oser en parler” ne se décrète pas, même avec la meilleure volonté du monde.

Les obstacles extérieurs, eux, sont parfois plus visibles. Tous ceux qui ont, un jour, tenté de dire “je ne vais pas bien” l’ont expérimenté : la parole se heurte à des réponses qui, sans le vouloir, la referment. “Tu te prends trop la tête”, “Pense à ceux qui n’ont rien”, “Ce n’est qu’une mauvaise passe”, “Tu as tout pour être heureux, tu exagères”. D’autres réponses, plus brutales, font encore plus mal : “Arrête ton cinéma”, “Tu fais ta victime”, “Tu n’as qu’à te bouger”. Parfois, la personne en face est simplement maladroite, débordée, terrorisée par l’idée que l’autre pourrait aller très mal ; elle cherche à rassurer, à banaliser, pour se rassurer elle-même. Mais du point de vue de celui qui parle, le message reçu est clair : “ce que tu ressens n’a pas de place ici”.

Dans le monde du travail, la parole est souvent prise au piège d’enjeux de performance et de loyauté. Dire à son supérieur qu’on est en train de s’effondrer psychiquement, c’est risquer d’être perçu comme peu fiable, fragile, “pas fait pour le poste”. Beaucoup de salariés préfèrent serrer les dents jusqu’au burn-out plutôt que de mettre des mots sur ce qui se dégrade. Même quand des dispositifs existent – numéros verts, programmes d’aide aux employés, ateliers “bien-être” – il reste un décalage entre le discours officiel et la culture implicite de l’entreprise : on invite à parler, mais on valorise ceux qui “tiennent” sans rien dire.

Il y a aussi une nouvelle forme de parole qui complique la donne : celle qui circule sur les réseaux sociaux. Témoigner de sa dépression, de son anxiété, de ses traumatismes est devenu plus fréquent, parfois sous forme de vidéos, de threads, de posts qui recueillent beaucoup de réactions. Pour certains, cela ouvre un espace précieux de reconnaissance et de soutien. Mais cette exposition permanente produit aussi une norme implicite : il faudrait “bien parler” de sa souffrance, la mettre en récit, lui donner une forme inspirante, montrer comment on “s’en sort”. Ceux qui ne se sentent pas capables de cela, ou qui sont dans des états trop bruts, peuvent se sentir encore plus en décalage : “Même pour parler de ce que je vis, je ne suis pas à la hauteur.”

La psychanalyse rappelle une chose simple : la parole qui transforme n’est pas la même que la parole qui informe ou témoigne. Dire “je suis en dépression” dans un article ou sur un réseau a une portée importante en termes de déstigmatisation, mais ce n’est pas le même acte que dire, dans un cabinet, “je n’en peux plus de vivre”, et laisser cette phrase résonner, séance après séance, avec quelqu’un qui l’écoute. La première parole travaille le plan collectif, symbolique ; la seconde travaille la trame intime de l’histoire du sujet. Elles sont complémentaires, mais l’une ne remplace pas l’autre. Une campagne peut ouvrir la porte, nommer, autoriser ; seule une rencontre suffisamment stable et fiable permet d’élaborer, de déplier ce qui est là.

La Théorie Holistique de l’Épanouissement permet de voir, là encore, que “oser en parler” se joue sur plusieurs étages à la fois. Au niveau émotionnel, il faut pouvoir sentir qu’on a le droit d’être triste, en colère, honteux, sans être immédiatement corrigé. Au niveau mental, il faut disposer des mots, d’un minimum de compréhension de ce qui arrive, pour ne pas tout vivre comme un chaos incompréhensible. Au niveau relationnel, il faut qu’il existe au moins une personne, un lieu, où l’on ne soit pas réduit à son rôle (parent, salarié, élève) mais accueilli comme sujet. Au niveau culturel, il faut que les représentations de la santé mentale aient commencé à bouger, que le mot “psy” ne soit plus uniquement associé à la folie ou à l’échec. Et au niveau du sens, il faut parfois que l’idée même de demander de l’aide puisse être pensée comme un acte de vie, et non comme l’aveu d’une défaite.

La campagne “Osons écouter, osons en parler” a le mérite d’inscrire ces verbes dans notre paysage commun. Mais pour que la parole puisse réellement circuler, il ne suffira pas d’affiches et de spots. Il faudra des lieux, des temps, des professionnels, des dispositifs de proximité, et cette lente transformation intérieure qui permet à quelqu’un, un jour, de se dire : “ce que je ressens mérite d’être entendu.” C’est précisément à cette articulation entre appel collectif et travail intime que la T.H.E. peut apporter une boussole, en montrant que chaque “je ne vais pas bien” concerne à la fois un corps, des émotions, des pensées, des liens, une culture et une quête de sens.

5 lire « osons écouter, osons en parler » avec la théorie holistique de l’épanouissement

La campagne parle à tout le monde avec des mots simples. La T.H.E., elle, propose une sorte de carte plus fine de ce qui se joue quand quelqu’un dit « je ne vais pas bien » ou « j’ai besoin d’aide ». Croiser les deux, c’est se demander : qu’est-ce que cela veut dire, concrètement, d’oser écouter et d’oser parler à chacun des six étages de notre être – physique, émotionnel, mental, relationnel, culturel et existentiel ? C’est aussi une manière de rappeler que la santé mentale ne se réduit pas à un diagnostic ou à un bon slogan, mais qu’elle touche l’ensemble de la vie d’une personne.

Au premier étage, celui du corps et de la sécurité, la souffrance psychique se manifeste souvent avant même que les mots n’arrivent. Le sommeil qui se dérègle, l’appétit qui augmente ou disparaît, les douleurs diffuses, les crises de larmes inexpliquées, les tensions musculaires permanentes, les palpitations, les étourdissements… Beaucoup de personnes parlent d’abord de cela à leur médecin traitant, à un proche, à un collègue : « je suis crevé », « j’ai mal partout », « je n’arrive plus à récupérer ». Oser écouter, à ce niveau, c’est accepter de ne pas balayer ces signes d’un revers de main en disant « c’est le stress » ou « ça va passer », mais les entendre comme des signaux d’alarme. Et oser en parler, pour la personne, c’est se reconnaître le droit de dire « mon corps ne suit plus », sans avoir à prouver d’emblée qu’il y a un “vrai” trouble derrière.

Au deuxième étage, celui des émotions, se joue souvent la partie la plus visible et la plus taboue à la fois. Tristesse qui ne cède plus, colère qui déborde, peur diffuse, honte d’être “comme ça”, culpabilité d’être un poids pour les autres… Ce sont des affects que la campagne met en avant à travers des témoignages, des phrases simples prononcées face caméra. Pourtant, dans la vie quotidienne, ils restent difficiles à accueillir. Oser écouter, ici, ce n’est pas dire « ce n’est pas si grave » ou « sois positif », c’est pouvoir laisser quelqu’un dire « je me sens vide », « je ne supporte plus rien », « j’ai peur de moi-même » sans chercher immédiatement à corriger. Et du côté de celui qui souffre, oser en parler, c’est souvent accepter de laisser tomber une image de soi forte, performante, toujours de bonne humeur, pour montrer ce qui déborde en dessous.

Le troisième étage, mental, concerne tout ce qui se passe dans la tête : ruminations, scénarios catastrophes, auto-critique permanente, pensées intrusives. Beaucoup de personnes décrivent un esprit qui ne s’arrête plus, une voix intérieure qui répète « tu es nul », « tu n’y arriveras pas », « les autres vont te lâcher ». Parfois, il y a des pensées plus inquiétantes : images de mort, fantasmes de disparaître, idées suicidaires plus ou moins formulées. Oser écouter à ce niveau, c’est accepter d’entendre des phrases qui font peur, sans répondre automatiquement « tu ne peux pas penser ça ». C’est pouvoir dire : « ce n’est pas choquant que tu aies ces pensées au vu de ce que tu traverses, on va les regarder ensemble ». Oser en parler, pour la personne, c’est franchir un seuil très intime : reconnaître qu’il se passe des choses à l’intérieur qui lui échappent, qu’elle ne comprend plus, et accepter de les confier plutôt que de continuer à lutter seule contre elles.

Le quatrième étage, relationnel, touche à la façon dont la souffrance psychique abîme ou transforme les liens. Quand quelqu’un va mal, il s’isole, répond moins aux messages, annule des sorties, devient irritable, explosif ou au contraire très effacé. Les proches se sentent rejetés, ne savent plus comment s’y prendre, oscillent entre inquiétude et agacement. Oser écouter, ici, c’est être prêt à entendre aussi la part de la souffrance qui parle des autres : « je ne supporte plus ma famille », « mon couple me pèse », « au travail, je me sens harcelé », sans prendre ces phrases comme des accusations directes, mais comme des tentatives de dire un malaise relationnel. Oser en parler, pour la personne en souffrance, c’est risquer de décevoir, de froisser, de reconnaître que certains liens ne lui conviennent plus, qu’elle est en colère ou blessée, tout en sachant que cela peut bousculer l’équilibre autour d’elle. C’est un acte de vérité, mais aussi d’exposition.

Le cinquième étage, culturel et symbolique, est celui qui est le plus souvent oublié dans les approches centrées uniquement sur l’individu. Nous ne souffrons pas dans le vide : nous souffrons dans des contextes de travail qui exigent de la performance constante, dans des sociétés marquées par la précarité, les discriminations, les violences, dans des familles traversées par des histoires de migration, de guerre, de pauvreté, dans une époque où l’injonction à la réussite personnelle cohabite avec un sentiment d’incertitude globale. Oser écouter, à ce niveau, c’est ne pas réduire la souffrance à un “problème chimique dans le cerveau” ou à une “fragilité personnelle”, mais entendre aussi ce que le sujet dit du monde dans lequel il vit. Oser en parler, pour lui, c’est parfois mettre des mots sur cette dimension sociale : « je n’en peux plus de ces conditions de travail », « je subis du racisme », « la pression scolaire me détruit », « je me sens inutile dans cette société ». La Grande cause nationale a justement pour enjeu d’ouvrir cette dimension collective : la santé mentale n’est pas seulement une affaire de thérapeutes et de patients, mais de choix politiques, de conditions de vie.

Enfin, le sixième étage, existentiel, touche à la question du sens. Beaucoup de personnes qui consultent ne disent pas seulement « je suis anxieux » ou « je suis déprimé », mais aussi « je ne sais plus pourquoi je me lève le matin », « je ne me reconnais plus », « ma vie m’échappe ». La souffrance psychique vient fissurer des repères : ce que l’on croyait vouloir, ce que l’on pensait être, la place que l’on occupait. Oser écouter, à ce niveau, ce n’est pas répondre trop vite par des objectifs à court terme (“reprendre le sport”, “voir plus de monde”), même s’ils peuvent être utiles, mais accepter d’entrer avec l’autre dans ce terrain plus vertigineux de la quête de sens. Oser en parler, pour la personne, c’est accepter de se confronter à ces questions sans réponse immédiate : qu’est-ce que je veux pour la suite ? qu’est-ce qui compte pour moi ? comment vivre avec ce que j’ai traversé ? C’est ce que la T.H.E. appelle l’étage de l’épanouissement : non pas au sens d’un bonheur lisse, mais comme la possibilité, malgré les épreuves, de retrouver un élan, un désir, une direction.

Vu à travers ces six étages, le slogan “Osons écouter, osons en parler” prend une épaisseur nouvelle. Il ne s’agit plus seulement d’un appel général à être “plus attentifs”, mais d’un véritable chantier : apprendre à entendre un corps qui dit stop, des émotions débordantes, des pensées sombres, des liens en crise, une société qui pèse, une quête de sens en panne. Et, du côté de ceux qui souffrent, se donner le droit de faire circuler cette parole-là dans des lieux où elle pourra être reçue pour ce qu’elle est : l’expression d’un sujet tout entier, pas seulement d’un “trouble” à corriger. C’est à cette profondeur que la Grande cause nationale peut rencontrer, réellement, le travail clinique : non pas en se substituant à lui, mais en ouvrant la voie à ces rencontres singulières où, étage par étage, quelque chose commence à se transformer.

6 étude de cas : de la campagne à la première séance, le parcours de « camille »

Camille a 28 ans. Elle travaille dans une grande structure, en open space, avec des délais serrés, des mails qui tombent tard le soir, des réunions qui s’enchaînent. Depuis plusieurs mois, elle dort mal, se réveille avec une boule au ventre, pleure parfois dans les toilettes du bureau sans trop savoir pourquoi. Elle se répète qu’elle a “de la chance” d’avoir un CDI, des collègues plutôt sympathiques, une vie “stable”. En même temps, elle a l’impression de ne plus tenir, de vivre en apnée. Elle a pensé plusieurs fois à consulter un psy, puis a reculé : “Ce n’est pas si grave”, “Je vais tenir jusqu’aux vacances”, “Je ne veux pas m’effondrer”.

Un matin, dans le métro, elle tombe sur une affiche de la campagne : “Santé mentale : Osons écouter, Osons en parler”. Sous le slogan, une phrase : “Un Français sur trois sera concerné par un trouble psychique au cours de sa vie. Et vous, à qui pourriez-vous en parler ?” Elle lit, baisse les yeux, fait semblant de scroller sur son téléphone. Mais quelque chose, en elle, accroche. Ce “un sur trois” fait résonner la fatigue accumulée, les crises de larmes du soir, la sensation de ne plus se reconnaître. Sur le moment, elle chasse l’idée. En rentrant le soir, elle retombe sur le même slogan dans un post relayé par une collègue sur le réseau interne. Là, elle se surprend à penser : “Et si, vraiment, j’en parlais à quelqu’un ?”

Entre cette pensée et le premier rendez-vous, il faudra encore plusieurs semaines. À l’étage physique, d’abord, le corps de Camille continue à crier : insomnies, réveils précoces, douleurs dans la nuque, fatigue qui ne passe plus, même le week-end. Elle se dit qu’elle est “juste stressée”, qu’elle n’a “qu’à mieux s’organiser”. Mais les solutions habituelles – prendre des vitamines, faire un peu de sport, méditer avec une application – ne suffisent plus. La campagne revient en mémoire au moment où elle se surprend, un soir, à chercher “burn out symptômes” sur Internet. Le fait d’avoir vu ces mots dans l’espace public rend un peu moins honteuse l’idée de mettre un nom sur ce qu’elle vit.

À l’étage émotionnel, Camille sent bien que quelque chose déborde. Elle se met à pleurer pour des “broutilles”, s’agace très vite, se sent à fleur de peau. Par moments, elle est envahie par une tristesse opaque, sans objet précis, qui la fait se sentir “vide” et “sans intérêt”. Elle a honte d’être “dans cet état” alors qu’“elle n’a pas de vraie raison d’aller mal”. La campagne, en donnant la parole à des personnes qui disent leur tristesse, leur anxiété, leur épuisement, vient fissurer un peu cette honte : si d’autres osent dire “je ne vais pas bien” alors qu’ils ont, eux aussi, “tout pour être heureux”, peut-être que sa souffrance à elle mérite d’être prise au sérieux.

Au niveau mental, ce sont surtout les pensées qui tournent en boucle. “Tu n’es pas assez compétente”, “Ils vont se rendre compte que tu n’es pas à la hauteur”, “Si tu lâches, tu vas tout perdre”. La nuit, Camille refait ses journées, les mails qu’elle a envoyés, ceux qu’elle n’a pas écrits, les petites erreurs possibles. Parfois, une pensée plus sombre traverse : “Ce serait plus simple si tout s’arrêtait”. Elle la repousse aussitôt, effrayée, et s’en veut de l’avoir ne serait-ce qu’entrevue. Quand elle lit, dans un article lié à la campagne, que les idées noires font partie des signes à prendre au sérieux, elle se sent à la fois inquiétée et soulagée : ce qu’elle vit n’est peut-être pas “un caprice”, mais le signe qu’il est temps de demander de l’aide.

À l’étage relationnel, les choses se tendent. Camille annule des soirées, répond de moins en moins aux messages, évite les appels de ses parents pour ne pas “inquiéter” ou “devoir expliquer”. Avec son compagnon, les disputes se multiplient autour de sa fatigue, de son manque de disponibilité, de sa tendance à “ramener le boulot à la maison”. Elle se sent à la fois incomprise et coupable. La campagne la touche à cet endroit quand elle voit des proches témoigner de ce qu’ils n’avaient pas su voir, ou de ce qu’ils avaient minimisé chez quelqu’un qu’ils aimaient. Elle se surprend à imaginer la scène où elle dirait à une amie : “En ce moment, ça ne va pas”, et où celle-ci ne lui répondrait pas “allez, ça va passer”, mais simplement “raconte-moi”.

Le contexte culturel, lui, pèse lourd. Dans son entreprise, on commence à parler de qualité de vie au travail, de risques psychosociaux, de numéros verts à appeler. Mais dans les couloirs, ce qui se valorise, ce sont toujours les heures supplémentaires, la capacité à “tenir la pression”, à “ne pas faire d’histoires”. Camille a intériorisé cette norme. Elle a du mal à se penser autrement qu’en “bonne soldate” qui tient, qui assure, qui rend service. Entendre, dans la bouche de responsables politiques ou d’acteurs du monde du travail, que la santé mentale est une priorité lui donne un peu plus de légitimité pour envisager une pause, un aménagement, ou au moins une consultation. Là encore, la Grande cause nationale vient travailler l’étage symbolique : il devient un peu moins interdit de dire “je ne tiens plus”.

Reste l’étage du sens. Camille sent que ce qui est en train de craquer ne concerne pas seulement son sommeil ou son volume de travail, mais quelque chose de plus profond : “Je ne sais plus pourquoi je fais tout ça”, “Je n’ai plus de goût pour rien”, “Je me sens à côté de ma propre vie.” C’est souvent à ce niveau que se joue le déclic de la demande. Un soir, après une journée particulièrement difficile, elle tombe sur un témoignage vidéo de la campagne où quelqu’un dit : “Le jour où j’ai osé en parler, ce n’est pas allé mieux tout de suite, mais je n’étais plus seule avec ce que je vivais.” Cette phrase l’accompagne jusqu’à son écran d’ordinateur, où elle finit par taper “psychologue près de chez moi” et prendre rendez-vous.

La première séance est, pour elle, tout sauf anodine. Elle arrive en se demandant si elle n’exagère pas, si elle ne va pas “prendre la place de quelqu’un qui va plus mal”. Elle commence par parler de son travail, de sa fatigue, des insomnies. Puis, petit à petit, quelque chose se déplie : la manière dont elle a toujours voulu être irréprochable, l’enfant “sage”, la bonne élève, la collègue fiable, celle sur qui on peut compter. Sa peur de décevoir, d’être “de trop” ou “pas assez”. Sa difficulté à dire non. La honte qu’elle éprouve à l’idée même d’un arrêt de travail. Ce qui avait été nommé, dans la campagne, sous la forme de “troubles psychiques” prend ici la forme singulière de son histoire, de ses scénarios, de ses conflits.

Le travail en T.H.E. se met en place progressivement. On revient sur son corps : comment il signale, depuis longtemps, qu’il est trop sollicité. On explore ses émotions : cette tristesse qu’elle n’ose pas dire, cette colère qu’elle retourne contre elle-même. On observe ses pensées automatiques : “je dois”, “il faut”, “je n’ai pas le droit de…”. On regarde ses liens : la façon dont, au travail comme dans sa famille, elle se met en position de celle qui tient tout. On interroge les normes dans lesquelles elle baigne : l’idéal de la femme performante, autonome, toujours disponible. On ouvre enfin, à son rythme, la question du sens : qu’est-ce qu’elle veut garder de cette vie-là, qu’est-ce qu’elle voudrait transformer, qu’est-ce qui compte vraiment pour elle si on retire, un moment, l’obligation de “tenir”.

La campagne n’explique pas tout cela. Elle n’en a pas la vocation. Mais, dans l’histoire de Camille, elle joue un rôle précis : elle a déplacé un peu la honte, rendu pensable l’idée de demander de l’aide, fourni des mots là où il n’y en avait pas (“santé mentale”, “trouble psychique”, “oser en parler”). La rencontre clinique, elle, permet que ces mots deviennent autre chose qu’un slogan : qu’ils soient habités, disputés, appropriés par un sujet singulier. Entre les deux, il y a le geste, très simple et très courageux, de décrocher un téléphone ou d’envoyer un mail pour dire : “Je voudrais prendre rendez-vous.” C’est souvent là que la Grande cause nationale rejoint, enfin, ce qui fait le cœur du soin psychique : une personne, un jour, qui ne peut plus tout porter seule et qui trouve, en face, un lieu où sa parole va pouvoir commencer à travailler.

7 santé mentale au travail, à l’école, dans la cité : quand la grande cause devient concrète

Le slogan « Grande cause nationale » peut rester très abstrait si l’on ne regarde pas ce qu’il vient bousculer dans trois lieux de vie décisifs : le travail, l’école et les espaces de proximité dans les territoires. C’est là, dans le quotidien, que “oser écouter” et “oser en parler” se heurtent au réel : aux contraintes, aux manques de moyens, aux habitudes, mais aussi aux petites inventions qui, parfois, changent vraiment quelque chose pour une personne.

Au travail, la question de la santé mentale surgit souvent par la brèche du burn-out, de l’arrêt maladie, du trop-plein. Avant d’oser dire « je ne vais pas bien », beaucoup de salariés ont accumulé des signaux d’alarme : mails relus dix fois, crises d’angoisse avant d’ouvrir l’ordinateur, larmes en sortant de réunion, épuisement qui ne passe plus. Les entreprises affichent de plus en plus de discours sur la qualité de vie au travail, proposent des numéros d’écoute, des ateliers de gestion du stress, des applications de méditation. Cela peut être utile, mais cela reste souvent à la surface si l’organisation du travail, elle, ne change pas. Du point de vue de la T.H.E., on voit bien que tous les étages sont impliqués : corps exténués, émotions débordantes, pensées qui tournent en boucle, relations hiérarchiques tendues, culture de la performance, perte de sens. “Oser en parler” dans ce contexte, ce n’est pas seulement dire “je suis stressé”, c’est parfois nommer ce qui, dans le système, rend malade : des objectifs irréalistes, des violences plus ou moins subtiles, un climat où la vulnérabilité est vécue comme une faiblesse. Là où la Grande cause peut être un levier, c’est quand elle légitime ces prises de parole et oblige les organisations à se regarder elles-mêmes, pas seulement leurs salariés.

Dans le monde scolaire et universitaire, la santé mentale n’est plus un “petit sujet” depuis longtemps, mais les réponses restent souvent disparates. Des enseignants voient des élèves s’effondrer, des collégiens qui n’arrivent plus à venir en cours, des lycéens pris dans l’angoisse de l’orientation, des étudiants qui disparaissent des amphis sans qu’on sache où ils en sont. L’adolescence et le début de l’âge adulte sont des moments où tous les étages de la T.H.E. sont en remaniement : le corps change, les émotions se réorganisent, les pensées se complexifient, les liens se redéfinissent, les normes sociales pèsent, la question du sens (“qui je veux être ?”) devient centrale. Dire “osons écouter” à l’école, cela veut dire accepter d’entendre autre chose que des questions de notes et de discipline. C’est reconnaître qu’un élève qui “ne travaille plus”, un étudiant qui “décroche”, ne sont pas forcément paresseux ou désinvoltres, mais parfois aux prises avec une souffrance qui dépasse largement le cadre scolaire. Là où la Grande cause peut soutenir un mouvement, c’est en rendant plus légitime la présence de psychologues scolaires, de services de santé universitaires, de temps de parole dédiés, et en rappelant que l’école n’est pas seulement un lieu d’évaluation, mais aussi un espace où l’on apprend à vivre avec soi et avec les autres.

Dans la cité, enfin, la santé mentale se joue au ras du sol : dans les centres médico-psychologiques, les maisons des adolescents, les associations, les groupes d’entraide mutuelle, les collectifs de pair-aidance, les maisons de quartier, les clubs de sport, les cafés où l’on finit par raconter ce qu’on n’arrive pas à dire chez soi. Là, la campagne « Osons écouter, Osons en parler » peut jouer comme un fil rouge : elle donne un langage commun, une sorte de toile de fond qui permet à des initiatives locales de se sentir reliées à un mouvement plus large. Quand un groupe de parole se crée, quand un club sportif décide de former ses encadrants à repérer la détresse, quand une mairie ouvre un lieu d’accueil inconditionnel, c’est la Grande cause qui trouve un point d’atterrissage. Et c’est aussi, très concrètement, une possibilité pour quelqu’un qui ne franchira jamais la porte d’un cabinet psy d’avoir, malgré tout, un endroit où déposer un bout de son histoire.

On pourrait dire que, dans ces trois espaces – travail, école, cité –, la Grande cause nationale vient travailler principalement l’étage culturel de la T.H.E. : elle fait bouger les représentations, les discours, les priorités affichées. Mais pour que cela fasse vraiment une différence pour les corps épuisés, les émotions débordées, les pensées envahissantes, les liens en crise et la quête de sens de chacun, il faut que ce mouvement symbolique s’incarne dans des dispositifs, des postes, des temps, des lieux. C’est là que la clinique rejoint le politique : quand une campagne nationale débouche sur des rencontres très concrètes entre des personnes qui souffrent et des personnes prêtes à les écouter, non pas seulement parce que c’est écrit sur une affiche, mais parce qu’elles sont un peu mieux outillées, un peu moins seules, un peu plus autorisées à prendre au sérieux ce qui se dit.

 

8 que peut faire concrètement un lecteur ou une lectrice ?

Quand on lit ou qu’on entend “Grande cause nationale”, on peut vite se sentir soit très loin (“c’est pour les institutions, pas pour moi”), soit très directement visé (“je devrais faire mieux pour mes proches”). En réalité, la question se pose à plusieurs niveaux : pour soi, pour ceux qu’on aime, pour le collectif auquel on appartient. La T.H.E. aide justement à ne pas tout confondre, en rappelant que chaque petit geste peut toucher un étage différent de notre manière de vivre.

Pour soi, le premier pas consiste souvent à accepter de regarder ce qui se passe vraiment, sans minimiser ni dramatiser. Du côté du corps, cela peut être simplement reconnaître que ce n’est pas “normal” d’être épuisé en permanence, de ne plus dormir, d’avoir des douleurs qui s’installent, et se dire que ce sont des signaux à écouter plutôt qu’à faire taire à coup de café, d’anti-douleurs ou de “ça va passer”. Sur le plan émotionnel, c’est se donner le droit de dire “en ce moment, je suis triste”, “je suis à bout”, “je suis en colère”, au moins intérieurement, au lieu de se répéter qu’il faudrait être plus fort. Mentalement, c’est repérer les phrases qui tournent en boucle et qui blessent : “je ne sers à rien”, “tout le monde va mieux que moi”, et se demander d’où elles viennent, à quelle histoire elles se rattachent. Relationnellement, c’est parfois constater qu’on s’isole, qu’on répond moins, qu’on s’enferme, et se demander à qui l’on pourrait dire une phrase un peu plus vraie que d’habitude. Culturellement, c’est accepter que nos difficultés ne sont pas seulement “dans notre tête”, mais aussi liées à un monde qui peut être dur, exigeant, violent, et que cela n’enlève rien à la réalité de ce que l’on vit. Du côté du sens, enfin, c’est se poser honnêtement la question : est-ce que je tiens encore parce que j’y crois, ou seulement parce que je ne sais pas comment m’arrêter ? À partir de là, demander de l’aide – à un médecin, à un psy, à une ligne d’écoute, à un proche – devient moins un échec qu’un geste de protection envers soi-même.

Pour un proche, un collègue, un ami, agir ne veut pas dire devenir thérapeute ni sauver tout le monde. Cela commence souvent par une phrase simple, mais précise : “Je remarque que tu dors mal / que tu t’isoles / que tu as l’air très fatigué, et je m’inquiète pour toi.” Dire ce que l’on voit, plutôt que “tu devrais aller voir quelqu’un”, permet à l’autre de se sentir perçu dans sa réalité, pas seulement jugé ou conseillé. À l’étage émotionnel, cela peut être offrir un espace où l’on ne cherche pas tout de suite à rassurer, mais où l’on accepte d’écouter sans comparer, sans minimiser, sans faire la morale. Mentalement, c’est aussi accepter de ne pas tout comprendre, de ne pas avoir de solution, et de pouvoir dire “je ne sais pas quoi te répondre, mais je peux rester avec toi et t’aider à trouver de l’aide”. Relationnellement, c’est faire sentir à l’autre qu’il ne perd pas ton affection parce qu’il va mal, qu’il n’est pas “trop”, qu’il n’est pas seulement défini par sa souffrance. Sur le plan culturel, c’est refuser certaines phrases toutes faites – “il faut être fort”, “on a tous des coups de mou” – qui referment la parole plutôt qu’elles ne l’ouvrent. Et du côté du sens, c’est parfois simplement rappeler, par ta présence, que la vie de cette personne compte pour toi, même si elle n’arrive plus à y croire elle-même.

Pour le collectif – une équipe de travail, une association, une école, un service, un quartier –, agir veut dire s’interroger sur la manière dont on accueille la fragilité, le conflit, les limites. Physiquement, cela peut être penser les rythmes, les charges, les horaires de façon à ce que les corps ne soient pas constamment au bord de la rupture. Émotionnellement, c’est créer des espaces où les tensions peuvent se dire autrement que dans l’explosion ou la fuite, où l’on peut reconnaître qu’on est fatigué, inquiet, agacé, sans être immédiatement disqualifié. Mentalement, c’est partager des informations fiables sur la santé mentale, sortir des clichés, se former un minimum pour repérer des signes qui nécessitent une orientation. Relationnellement, c’est accepter que chacun ne puisse pas tout entendre, tout porter, mais qu’un réseau de personnes et de structures puisse se relayer. Culturellement, c’est afficher clairement que la santé mentale fait partie des sujets légitimes, qu’elle n’est pas un “plus” optionnel après les “vraies” priorités. Sur le plan du sens, c’est se demander quelle place on donne, dans ce collectif, à la possibilité d’aller mal sans être exclu, et à la possibilité de chercher d’autres façons de vivre et de travailler ensemble.

Dans tout cela, il n’y a pas de recette miracle ni de modèle parfait. La campagne “Osons écouter, Osons en parler” peut servir de point d’appui, de prétexte, de langage commun : “Tu sais, avec tout ce qu’on entend sur la santé mentale en ce moment, je me dis que ça vaudrait le coup qu’on en parle.” La T.H.E. offre, elle, une boussole pour ne pas réduire la santé mentale à un seul étage – un diagnostic, un symptôme, un rôle – mais pour voir comment, derrière chaque souffrance, il y a un corps, des émotions, des pensées, des liens, un contexte, une quête de sens. Et pour se rappeler que chaque petit déplacement à l’un de ces niveaux – une nuit un peu mieux dormie, une phrase dite un peu plus vrai, un rendez-vous pris, une règle assouplie, un regard moins jugeant – peut être le début d’un chemin de transformation plus large.

9 conclusion – de la grande cause à la rencontre singulière

Faire de la santé mentale une Grande cause nationale, c’est poser un acte fort : reconnaître publiquement que ce qui se joue dans nos nuits blanches, nos angoisses, nos épuisements, nos idées noires n’est pas une faiblesse intime à gérer en secret, mais une question qui concerne toute la société. La campagne « Santé mentale : Osons écouter, Osons en parler » a le mérite de mettre des mots simples sur un enjeu complexe, de rendre visibles des visages, des voix, des histoires qui, trop longtemps, sont restés dans l’ombre. Elle offre un langage commun, un point de départ pour des conversations qui n’auraient peut-être jamais eu lieu sans ce soutien symbolique.

Mais une campagne, même ambitieuse, ne fait pas disparaître la honte, la peur, les siècles de tabou qui entourent la folie, la dépression, les troubles psychiques. Elle ne remplace pas non plus les lieux où la parole peut vraiment se déployer : les consultations, les groupes, les espaces associatifs, les équipes de terrain. Elle peut ouvrir des portes, donner l’élan du premier pas, mais elle ne peut pas, à elle seule, tenir la complexité d’une vie en souffrance. C’est là que le regard clinique, qu’il soit psychanalytique ou nourri par une approche comme la Théorie Holistique de l’Épanouissement, est indispensable : il rappelle que derrière chaque “trouble”, il y a un sujet, une histoire, des conflits, des désirs, une manière singulière de tenir debout.

La T.H.E. nous aide à voir que la santé mentale se joue sur plusieurs étages en même temps : dans le corps qui ne dort plus, dans les émotions qui débordent ou se figent, dans les pensées qui tournent en boucle, dans les liens qui se tendent ou se rompent, dans les normes culturelles qui pèsent, dans le sens de la vie qui vacille. “Oser écouter, oser en parler” prend une autre profondeur quand on comprend que ce n’est pas seulement d’un acte de courage isolé qu’il s’agit, mais d’un mouvement qui traverse ces six dimensions. Écouter vraiment quelqu’un, ce n’est pas seulement entendre ses mots, c’est être attentif à son corps épuisé, à ses émotions contenues, à ses croyances sur lui-même, à ses relations, à ce que sa souffrance dit du monde dans lequel il vit, à ce qu’elle vient questionner de son désir.

Pour les personnes qui vont mal, la Grande cause et la campagne peuvent faire office de signal : non, vous n’êtes pas seuls ; non, ce que vous vivez n’est pas un caprice ; oui, il existe des lieux où vous pouvez parler. Pour les proches, elles peuvent être une invitation à se décaler légèrement : à passer d’un “tiens bon” à un “raconte-moi”, d’un “tu exagères” à un “je m’inquiète pour toi”. Pour les collectifs – entreprises, écoles, institutions –, elles peuvent servir de levier pour justifier des choix concrets : recruter, former, aménager, ouvrir des espaces de parole. À condition de ne pas se contenter de cocher la case “sensibilisation”.

Au fond, la réussite de cette Grande cause ne se mesurera pas seulement au nombre de spots diffusés ou d’affiches posées, mais à ces scènes minuscules qui se produiront, ou non, dans les mois et les années qui viennent : un adolescent qui trouve le courage de dire à un adulte “je ne vais pas bien”, un salarié qui ose demander un temps d’arrêt sans se sentir coupable, un parent qui accepte d’entendre la détresse de son enfant sans la minimiser, une personne qui, comme Camille, compose un numéro ou envoie un mail pour prendre rendez-vous. Chaque fois que l’une de ces scènes aura lieu, la campagne aura trouvé son véritable accomplissement.

Mon travail, comme psychologue et psychanalyste, comme autrice de la T.H.E., s’inscrit dans cette continuité. Accueillir ceux qui franchissent la porte, tenir avec eux cet espace où la parole peut se risquer, où les symptômes deviennent des questions adressées, où l’on explore, étage par étage, ce qui s’est fissuré et ce qui peut se réinventer. La Grande cause nationale trace un horizon collectif : une société où l’on aurait moins peur de dire “ça ne va pas”. La clinique, elle, fait vivre ce projet à l’échelle de chaque rencontre, dans la patience des séances, dans le temps long de l’élaboration. Entre les deux, il y a une passerelle à construire : que les slogans ouvrent des portes, et que, derrière ces portes, quelqu’un soit là pour écouter vraiment.

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